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Exil progressif

Un blog old-school sur les musiques progressives et psychédéliques

lundi, janvier 28, 2013

FAITH NO MORE Angel Dust (1992)

Faith no More - Angel Dust
SUPPLÉMENT : Fusion (U.S.A.)


Un des albums phare des années 90, indubitablement. Et un album ayant un écho vraiment très particulier en moi. C’est vrai, Faith No More reste l’un des premiers groupes de rock que j’ai vraiment apprécié. Mais à l’écoute d’Angel Dust se déroule un processus mental assez étrange : je me replonge dans mon enfance comme si les sons qu’il renferme semblaient l’illustrer. Et je reste pourtant persuadé ne pas l’avoir écouté à cette période-là…

Ainsi, je me revois avec mes amis, ou à la bibliothèque, section jeunesse dans le XVe, petit enfant, avec ma mère… Je me rappelle l’ambiance des premiers matchs de foot que je voyais à la télé, notamment européens, et puis le souvenir d’autres occupations, comme les jeux vidéo… Le son d’une époque, le début des années 90… Et c’est ce parfum qui imprègne cette musique qui doit probablement me faire replonger au moment de la sortie du disque. Ce groupe a une vraie valeur symbolique pour moi, pour sa musique, mais aussi pour cette sensation étrange qu’il semble me procurer.

Mais ce qui frappe au départ c’est sans doute cette image céleste en couverture… tandis que sur la pochette arrière sommeillent des pièces de viande pendues à des crocs de boucher… Un léger malaise s’installe. Et la musique ne peut qu’illustrer nettement cette opposition, ou plutôt cette fusion de deux caractères opposés symbolisant très bien la vie... et, d’une certaine manière, deux tendances polarisées entre lesquelles un songwriter doit parfois trancher.

Trois morceaux semblent parfaitement exemplifier cette alternative. Je pense d’abord à deux titres que j’associe souvent, tels des jumeaux : ‘Smaller and Smaller’ et ‘Malpractice’. Tous deux semblent terrifiants aux premiers abords avec leurs rythmiques exécutées par Jim Martin (guitare) et Mike Bordin (batterie) : métallisées, percutantes, menaçantes, prêtes à broyer… Et puis, en leur sein, se dévoile un passage plus éthéré, doux, aérien, qui ne doit pas se sentir bien à l’aise dans cet entre-deux, les guitares abrasives faisant ensuite leur retour, coupant tout espoir d’une trêve prolongée. A ces morceaux oursins, qui derrière les piquants de leur coque renferment une chaire lisse et crémeuse, se joint ‘Caffeine’, même si une tonalité plus nostalgique en émerge. Là encore on retrouve un petit passage central dans lequel les nappes semblent prendre plus d’importance.

Hormis les guitares, un autre élément d’importance façonne l’identité d’Angel Dust : la place des synthés de Roddy Bottum. Angel Dust est un disque ambivalent, céleste et effrayant, mais doté aussi d’un charme suranné produit par ses claviers somptueux et élégiaques, très évocateurs, tantôt majestueux, tantôt inquiétants. Ils sont à l’origine d’un des meilleurs morceaux que j’ai pu entendre dans ma modeste vie : ‘Midlife Crisis’… avec son couplet enivrant et son refrain assez déstabilisant, très FM, mais avec cette partie de guitare rugueuse qui vient couper sa dynamique de façon abrupte. La mélodie prend aux tripes et les paroles collent parfaitement à l’ambiance et au débit du chant. Il y a aussi un passage bien kitsch (on y notera d’ailleurs le sample des Beastie Boys, remanié ad hoc) qui tranche allègrement avec le reste, mais pour mieux mettre en valeur le retour du refrain, répété à l’infini, dans un final dont la maîtrise n’a d’égale que son efficacité. Mais je ne saurais oublier non plus mon deuxième morceau fétiche : ‘Kindergarten’, qui apporte un charme passéiste absolument troublant, grâce notamment aux claviers du refrain. La guitare se marie très bien avec eux d’ailleurs, comme sur ‘Everything’s Ruined’, qui lui aussi me transporte dans une forme de nostalgie étrange et dépaysante.

Angel Dust est un disque qui fait fusionner des apports personnels et différents, chaque musicien semblant inscrit à une place bien définie. Et l’on ne pourrait passer outre l’élément le plus évident : le chant (encore que l’évidence se définit par la façon dont on souhaite appréhender la musique du disque). Et le charisme d’un leader donc. Mike Patton est l’un des frontmen majeurs de sa génération, polyvalent et brillant, chantant et braillant, ou jouant le gendre idéal. Il donne toute une impulsion aux morceaux, bien évidemment.

Un autre axe de base : la basse tonique et sinueuse de Billy Gould. Chaloupée, presque funky. Donnant le contrepoint parfait aux lignes droites des claviers. Cela s’entend bien sur ‘Land Of Sunshine’, la célèbre ouverture brillant notamment pour sa dynamique du couplet, et sur la fin de ‘Crack Hitler’, un morceau simple et plutôt entraînant.

C’est vrai, je reconnais que certains morceaux de la fin du disque sont un peu moins bons. ‘B.E. A.G.R.E.S.S.I.V.E’ étant quand même assez particulier et ‘A Small Victory’ aussi : jusqu’à 1:15 c’est quasi parfait, après c’est au-delà de mes compétences. Mais là aussi, c’est subjectif.

Je finirais sur l’explication de ma note, sur le sens que je lui donne… Le disque est largement perfectible et certains sons auront probablement mal vieilli. Mais il y a une vraie force de concept, une créativité ingénieuse, une identité propre vraiment unique et fondatrice, une homogénéité inespérée malgré un ensemble déstructuré aux premiers abords, la présence d’une de mes compos favorites… et ce charme envoûtant, cet aura qui me parle de façon si particulière… Ce 6 est plus une note de cœur que de raison même si nombre d’arguments pleinement objectifs parlent pour cet album, à n’en pas douter.
Note : 6/6


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lundi, octobre 22, 2012

THE APARTMENTS A Life Full Of Farewells (1995)

The Apartments - A Life Full of Farewells
SUPPLÉMENT : Pop / Rock (Australie)


La musique épurée d'A Life Full of Farewells ressemble à un tableau de couleurs froides, représentant un panorama observé des toits d'une ville hostile et hivernale, sous un ciel grisonnant et légèrement déprimé. « Un vie plein d'adieux » (comme cela est inscrit sur le disque, de façon touchante) est un récital exécuté en toute intimité par le groupe de Peter Milton Walsh, songwriter à ses heures. Les guitares fragiles et rythmées y côtoient de temps en temps la chaleur des cuivres et des vents. Ici on n'est plus très loin de Léonard Cohen, des Go-Betweens (Peter Milton Walsh en fut membre), voire de l’esprit des chansons déboussolantes de Vic Chesnutt ou de Lilac Time…

Mais les Apartments ont aussi quelque chose à eux, cette façon de lever le voile sur des sentiments forts mais rentrés, tout en maniant une forme de minimalisme musical troublant. Les mélodies se révèlent au fil des écoutes et baignent dans une atmosphère dénudée très particulière, nostalgique, voire mélancolique. Même s’ils jouissent tous d’une personnalité propre, jouant chacune sur une corde sensible précise, les différents titres du disque consolident une réelle homogénéité, semblant tous apaisants comme un nuage de lait. Et ils nous présentent en toute simplicité ce que la vie a à nous proposer : les naissances des sentiments et les adieux qui s’ensuivent, sous des cordes fines ou des sons plus cuivrés.

Parmi les cols du disque on notera probablement ‘You Became My Big Excuse’ et ‘Paint The Days White’, morceaux pastel. Et si l’on met de côté une interprétation vocale parfois un peu forcée, un des sommets est peut-être atteint avec ‘She Sings To Forget You’. Une mélodie timide et souffrante, un piano délicat, joué tout en touché. Cette chanson céleste se marie merveilleusement bien avec les horizons brumeux des matins froids parisiens... Elle prépare aussi une chanson de clôture dynamisante et onirique : ‘All The Time In The World’.

A Life Full of Farewells suscite l'introspection et fait voyager les consciences dans un univers oscillant entre rêve tout éveillé et réalité commune et brutale. L’album est l'intime entrelacement de la douceur de la brume automnale et de la froideur du ciel hivernal. Un disque qui cultive l'esthétique minimaliste tout en restant fidèle à un réalisme « impressionniste ».

Note : 5/6

(Ancienne chronique datant d’il y a de nombreuses années retravaillée pour 2012.)

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lundi, février 20, 2012

SUICIDE Suicide (1977)

Suicide - Suicide
SUPPLÉMENT : Punk/Post-Punk/No-wave/New-wave/Synth-Pop/Industriel (U.S.A.)


Suicide est punk, intrinsèquement. S’il végète sur les cendres de ce mouvement passé et dépassé, mort en pleine explosion, il en garde le côté dépravé, salasse, urbain. Le punk n’existe plus, alors tout est possible. Place au divin. Un disque de synth-pop cradingue, voilà la bonne nouvelle. La révélation même, un rêve un peu cauchemardesque qui chamboula le paysage rock. Deux acteurs : Martin Rev & Alan Vega. Deux héros contemporains. Ils nous ont concocté une musique qu’on aimerait écouter uniquement sous des réverbères blafards, errant péniblement sur les trottoirs ternes et pisseux de nos villes modernes et étouffantes. Le premier album de Suicide est un carrefour. Il est aussi new wave, pour ses synthés poisseux et ses rythmes tendus. Il est également no wave dans l’esprit, pour la désillusion qu’il véhicule. Mais avec un tel esthétisme qu’elle en devient espoir. Enfin, il est industriel, dans son apparence martiale et dans ses thématiques d’aliénation. Alors voilà la recette : les incantations d’Alan Vega, ses glapissements, ses halètements anxiogènes, pulsés par le beat terrifiant des machines électroniques de Martin Rev. Ouais, ce beat acide, perfide, mécanique, on le retrouve un peu partout dans le disque, même s’il semble muter. Et puis ces synthés barbouillés… bien sûr. Un truc de sagouin en somme, mais qui sonne vraiment impeccable. Le tout animé par l’âme du disque, zénithale et narquoise. C’est elle qui détourne et maltraite le rockabilly sauvageon et classieux de ‘Ghost Rider’, entêtant et terrible. C’est elle qui façonne l’autoritaire et atmosphérique ‘Rocket U.S.A.’ tout comme le mélancolique ‘Che’. À moins qu’il ne s’agisse de l’âme damnée de ‘Frankie Teardrop’. Le trauma. Ce beat cinglant dans la tête, cette ligne de basse vile et visqueuse qui s’introduit dans le morceau et voici le titre le plus éprouvant du siècle. Un mythe, un peu trop morbide, mais qui ravage de l’intérieur, frissonnant. Une expérience d’épouvante, presque cinématographique. Et pourtant je n’ai envie que de garder l’euphorie lumineuse vers laquelle ce disque nous mène. Un peu à la façon du premier Velvet, l’œuvre est obscure mais reste teintée d’une aura fulgurante et diaphane nous irradiant de son mysticisme et de son énergie. On retrouve bien ce sentiment dans le romantisme faussaire de ‘Cheree’, les obsessions lascives un peu kitsch de ‘Girl’ ou dans les notes d’espoir de ‘Keep your Dreams’, titre bonus et salvateur. Le premier album de Suicide est une renaissance. Primaire et un peu intello quand même, il représente l’envers du monde moderne mais aussi sa nature propre. Musique minimale, impact maximal, et facilement un des disques les plus importants du siècle passé.

Note : 6/6

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lundi, septembre 27, 2010

John CALE Paris 1919 (1973)

John Cale - Paris 1919
SUPPLÉMENT : Chansons magiques (Pays de Galles)


Malgré toutes leurs différences essentielles, ce disque est peut-être aussi l'alter ego de Berlin de Lou Reed... On y retrouve une mystique du lieu (Galles, Paris, Antarctique), un ancien pilier du Velvet Underground, et des chansons irradiant l'auditeur, le tout en cette même année : 1973. Entre austérité et raffinement, John Cale adopte un son européen pour tracer les contours d'une musique distinguée et presque… illuminée. Je dirais même que Paris 1919 demeure un réceptacle à souvenirs ; il s’apparente à la matérialisation sonore de ce qu'est ce sentiment si particulier, celui de la nostalgie. Il en est à la fois l'hommage le plus troublant et l'appel le plus irréel. L'opus de Cale se révèle comme divine présence, et évoque les souvenirs les plus intenses : quand j'écoute ce disque, ce n'est pas uniquement les images les plus vives qui me reviennent à l’esprit, mais également les sensations les ayant accompagnés. Entre mélancolie perçante et spleen déboussolant, John Cale dépeint alors un monde personnel et onirique, frêle et glacé, d’où surgit la fragilité émouvante du passé. Il s'agit d'une oeuvre universelle et féconde, d'un grand disque marquant l'histoire, d’autres musiciens contribuant à renouveler son appel. Parmi les plus belles pièces : le morceau titre, petite comptine enjouée, élégante, et les ornementations subtiles et poignantes de ‘The Endless Plain of Fortune’. Sans oublier l’atmosphère céleste et aurorale de ‘Hanky Panky Nohow’, et les panoramas contemplatifs d’‘Antarctica Starts Here’… Nous voilà dès lors bien loin des expérimentations bagarreuses et dissonantes de l’artiste, qui opte ici pour des chansons gracieuses et délicates, parfois soutenues par un orchestre, souvent « littéraires », et toujours énigmatiques, symboliques. C’est donc dans ce monde intimiste assez éloigné des horizons velvetiens qu’il inscrit sa griffe particulière. Cependant, j’ajouterais que l’opus brille parfois plus par l’ambiance générale ici instillée que par la qualité des titres eux-mêmes. En effet, c’est un disque qui porte en lui une certaine aura. Poétique et surréaliste, Paris 1919 reste avant tout la rêverie d'un "European Son", un moment de lumière, froide et ambrée, illuminant un parcours ambitieux et intègre, celui d’un artiste hors pair, sensible et généreux.

Note : 5,5/6

(Chronique réalisée vers la fin 2003, corrigée et étoffée en septembre 2010)

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mercredi, août 25, 2010

SPARKLEHORSE It's A Wonderful Life (2001)

Sparklehorse - It's A Wonderful Life
SUPPLÉMENT : Rock Indépendant (U.S.A.)


Sparklehorse est un projet américain créé par Mark Linkous en 1995, songwriter multi-instrumentiste issu de Dancing Hoods et de The Johson Family (Salt Church Mary). Sous l’emprise de Johnny Cash et inspiré par Neil Young, il s’inscrit dans un mouvement de pop/rock lo-fi imprégné de la tradition folk américaine qu’il tente de renouveler, un peu à la manière de Grandaddy, voire des immenses Mercury Rev. Linkous apporte parfois une touche expérimentale à ses compositions, sans vouloir pour autant atteindre les excès étourdissants du psychédélisme d’antan. Ayant assimilé un certain héritage punk (The Damned et The Sex Pistols) et appréciant profondément les Pixies, Sparklehorse parsème également ses disques de chansons plus brutes, nerveuses et tendues.

Troisième album de Sparklehorse, It’s a Wonderful Life demeure définitivement une œuvre plus homogène, équilibrée et profonde que Vivadixiesubmarinetransmissionplot et Good Morning Spider, déjà deux opus de grande qualité. En outre, Linkous a su s’entourer de musiciens capables de mettre en valeur ses intuitions artistiques et de faire ressentir tout l’arôme de sa musique : Nina Persson de The Cardigans sur ‘Gold Day’ et ‘Little Fat Baby’ ; PJ Harvey sur ‘Piano Fire’ et ‘ Eyepennies’ ; Jane Scarpantoni, Joan Wasser (Those Bastard Souls) et Margaret White pour une section de cordes. N’oublions pas que Linkous a conçu Sparklehorse en s’inspirant de Swordfishtrombone de Waits, d’où la présence de ce dernier sur ‘Dog Door’. La production est quant à elle assurée, non sans hasard, par David Fridman (Mercury Rev) et John Parish (PJ Harvey). Enfin, le disque contient un titre fantôme, ‘Morning Hollow’ que nous retrouverons sur l’album suivant.


La musique de Sparklehorse semble chancelante, ébranlée, indécise. Derrière les allures d’imperfection de leurs compositions, Linkous et son cheval étincelant savent pourtant où ils nous emmènent : vers un univers personnel, poétique et introspectif, avec l’intimité que l’on trouve parfois chez Pearls Before Swine. Cette fois-ci, les guitares s’effacent délibérément dans un ensemble musical organique sur lequel se pose la voix fragile et frémissante du songwriter. Tout en retenue, Linkous suit dès lors les pas de Nick Drake pour nous conter son histoire. Surtout, It’s a Wonderful Life demeure une collection de pop songs dont l’homogénéité impressionne. De la berceuse diaphane ‘Gold Day’ à la nostalgie brûlante de ‘Babies on the Sun’, Linkous dissémine dans son œuvre quelques mélodies d’éternité (‘Eyepennies’, ‘Sea of teeth’ & ‘Comfort Me’) et nous offre deux autres belles réussites : ‘Dog Door’, dans la veine de Captain Beefheart, et le désabusé ‘King of Nails’. Victime d’un accident en 1996, Linkous ne connaîtra pas le destin tragique de Robert Wyatt ou de Vic Chesnutt, dont ‘Little Fat Baby’ rappelle le songwriting pénétrant. Ironique et ambigu, le titre de l’opus nous questionne ainsi irrémédiablement sur le goût que nous avons finalement, pour l’existence. Discrète et pastorale, mélancolique comme celle des Red House Painters, la pop de Sparklehorse devient alors un éveil musical nostalgique, où défilent les souvenirs de la vie, une oscillation vertigineuse et hésitante entre les cimes d'un bonheur accompli et les abysses d'un désespoir déchu, mais jamais vaincu, toujours présent et hantant un disque meurtri par les séquelles et l’absurdité des questions que perpétuellement le monde nous pose.

Note : 6/6

(Chronique réalisée du 8 au 12 novembre 2007)

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mardi, août 24, 2010

Bruce SPRINGSTEEN The River (1980)

Bruce Springsteen - The River
SUPPLÉMENT : Rock (U.S.A.)


Ainsi, Bruce Springsteen ferait du « mainstream intelligent » : il arrive à écrire des classiques sans suivre la mode et parvient à toucher le coeur des gens avec une musique personnelle et authentique. La subtilité de ses chansons participent au bonheur d’une grande famille de fans, voire au soulèvement de tout un peuple : ses concerts marathoniens galvanisent les spectateurs en transcendant des compositions fédératrices. Le Boss devient le souffle qui anime la communauté. Les chansons de Springsteen sont vivantes, touchantes ; il s’agit de petites explosions vitales pleines d’humanité, mais, attention, pas de cette « humanité » hypocrite et aveuglante dont beaucoup se réclament trop souvent. La musique de Bruce est subjective mais universelle, locale mais à l'image de nombreuses sociétés.

The River a une valeur hautement symbolique ; ce disque révèle la sueur du travailleur, le bouillonnement de son sang, l'odeur du sable, de la cendre et du goudron, le craquement des planchers californiens, l'éclat de l'or fin ou de la limaille de fer… Pour les plus voyageurs, il évoquera les atmosphères des paysages imaginatifs que l'on peut rencontrer à tout hasard, chez Steinbeck, Cendrars ou Buzzati. Mais finalement, ne s'agirait-il donc pas des paysages dévastés des villes industrielles, ou plus exactement du New Jersey ? Effectivement… Parallèlement à cela, Bruce a réussi le pari de transcender des textes a priori banals, par leurs thématiques, en leur apportant émotion et vitalité, les transformant dès lors en authentiques témoignages. Des témoignages qui créent une réelle proximité entre les chansons de Bruce et ceux qui les écoutent. Springsteen arrive ainsi à réinventer la « communication » dans la musique. Mais également la communication entre les musiciens eux-mêmes : The River reste le produit d'un groupe cohérent et fidèle. Le Boss s'entoure en effet du polyvalent et indispensable pianiste Roy Bittan, du guitariste complice "Little Steven" Van Zandt, de l'impassible bassiste Gary Tallent, de "Mighty Max" Weinberg, batteur à la force de frappe métronomique, de l'instinctif claviériste Danny Federici, et bien sûr du populaire saxophoniste Clarence Clemons. Influencés par les Byrds et les Stones, par le songwriting de Van Morrison, de Bob Seger et de Bob Dylan, les membres du groupe livrent des chansons solides, de véritables complexes énergétiques unifiés, des perles de cohésion. L'éclectisme est au service de compositions exubérantes, brutes et électriques, a priori arides mais fertiles au fil des écoutes. Le son est lourd, et se rapproche parfois d'une forme de heavy rock n' roll assez optimiste. Parmi les nombreuses pépites en or fin que contient The River notons ‘The Ties That Bind’, hommage aux Byrds muni d'une section middle dévastatrice ; ‘Ramrod’, véritable rouleau compresseur de rock n' roll euphorisant et lourdingue ; le désertique et poignant ‘Stolen Car’ ... Et que dire du dépouillé ‘Independance Day’ évoquant la déchirure père-fils ? Des musclés et humoristiques ‘Sherry Darling’ & ‘I’m a Rocker’ ? Des pêchus et irrésitibles ‘Out in the Street’, ‘Two Hearts’ et ‘You Can Look’ (et ses backing vocals) ? ... Le Boss a au final plus d'un tour dans son sac. Avec la finesse de grain de ses chansons, il arrive à point nommé vainqueur dans la ruée vers l'or. Mais si la rogne des guitares turbulentes est présente, le double-album contient deux ballades humides et déboussolantes : ‘Point Blank’ & la mythique ‘The River’. Cette dernière évoque le contraste entre les passions et les responsabilités adultes, et les déceptions auxquelles mènent de nombreux rêves. Et puis il y a cette comptine crépusculaire et étoilée, ‘Drive all Night’, témoignage d'honneur au ‘Madame George’ de Van Morrison, un des nombreux tournants de ce disque. Cette longue chanson typique d’un road-movie nocturne, aux leitmotivs hypnotiques, se profile comme une des cinq plus belles chansons du Boss. La dure journée du working class hero bat retraite pour laisser place, dans une veillée brumeuse, à l'amour. À la magie du soir. D’ailleurs, la thématique de la voiture est également bien représentée dans ce disque : ‘Cadillac Ranch’, ‘Stolen Car’, ‘Wreck on the Highway’… Ce n’est pas étonnant, finalement ; le Boss parcourt les routes sinueuses et rocailleuses de destinations multiples, chemins le menant tout droit à son meilleur opus, et à une forme d’aboutissement au croisement des décennies.

Note : 6/6

(Chronique réalisée autour du 2 novembre 2003, corrigée en août 2010)

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