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Exil progressif

Un blog old-school sur les musiques progressives et psychédéliques

vendredi, août 30, 2013

Miles DAVIS In a Silent Way (1969)

Miles Davis - In a Silent Way
Jazz électrique / Avant-garde (U.S.A)


La beauté du silence nous force à nous taire. Pour écouter. In a Silent Way est une œuvre innovante, assurant les bases du jazz électrique. Mais ce n’est pas tout, elle propose des atmosphères liquides et éthérées. Un jazz électrique et ambiant donc, classique et avant-gardiste. Soul et rock. Qui nous berce et qui nous anime. Certes, point de poussées fiévreuses de free jazz, ici. Mais un jusqu’au-boutisme certain, avec retenue, et non sans liberté.

La pochette incarne déjà à elle seule une certaine puissance, une certaine classe, une certaine profondeur. Une certaine spiritualité. Celle qui va nous envelopper durant deux grandes étendues musicales de près de 20 minutes : ‘Shhh/Peaceful’ & ‘In a Silent Way/It’s About That Time’. Deux rivières d’étoiles et de diamants s’écoulant entre deux décennies de rêve et d’innovations musicales.

Derrière un tel disque se cachent bien évidemment des musiciens de renom, puisant dans l’œuvre des forces décisives pour leur accomplissement artistique. Les réunir dans une direction maîtrisée mais non déterminée est aussi un tour de force, réalisé avec confiance. Les trois pianos électriques d’Herbie Hancock, de Chick Corea et de Josef Zawinul (également à l’orgue), le sax tenor de Wayne Shorter, la basse de Dave Holland, la guitare de John McLaughlin, la batterie de Tony Williams : autant d’instruments habiles en pleine cohésion, au service d’une musique à l’élégance silencieuse.

Nourri du travail de production en or fin de Teo Macero, absolument essentiel, In a Silent Way est bien plus que du jazz, et reste à considérer dans le panorama général de la musique du XXème siècle. Un travail sur l’espace sonore, une ode au silence. Une illusion musicale, un mirage atemporel. À l’aube de nombreux possibles.

Note : 6/6

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jeudi, août 29, 2013

BOREDOMS Super æ (1998)

Boredoms - Super æ
Objet Sonore Non Identifié (Japon)


Cinquième album des japonais excités de Boredoms, Super æ est un disque fiévreux et haut en couleur, avant-gardiste et jusqu’au-boutiste, électrique et électronique. Les délires sonores et distorsions psychiques sont poussés au maximum, pouvant parfois entraîner sur le web des chroniques enthousiastes et échevelées, à l’image de la musique hallucinée de Boredoms. De mon côté, je me contenterai d’une review un peu plus classique. En tout cas ce qui est sûr, c’est qu’avec Super æ, on semble plus proche de Mitsubishi que de Mozart.

Les délires de Boredoms se manifestent de différentes façons, et le disque prend des tournures parfois très différentes pour les exprimer : sous forme de traitements sonores, de manipulation de bandes, de guitares sulfureuses et hystériques, de percussions mécaniques en transe, de rythmes tribaux, de plages davantage ambiantes… Ce qui est vraiment frappant c’est bien cette diversité de caractères, de paradigmes musicaux, de panoramas instables… cette faculté d’offrir des choses différentes au sein d’un défouloir contrôlé, de se mouvoir de façon polymorphe et inattendue. Déboussolant, le disque masque avec brio son vrai pôle, son cœur profond, son identité réelle.

Chacun des titres des morceaux est une déclinaison du titre de l'album Super æ :
  • ‘Super You’, avec ses vrombissements, ses accélérations, son fracas inquiétant, montre la capacité du groupe à froisser et déchirer les sons.
  • ‘Super Are’ semble, aux premiers abords, plus apaisant et lumineux, et même plus religieux, parfois plus tribal, avant de se montrer bien plus énervé avec cette section de guitares frénétiques et saturées, appuyées par des percussions écrasantes, et menant à l’émergence progressive d’un capharnaüm sonore pas désagréable. Transition immédiate avec…
  • ‘Super Going’, qui me plaît bien, avec ses longues minutes hypnotiques et spatiales, dans lesquelles les deux mêmes accords électriques semblent répétés à l’infini, sur un fond sonore en parfait équilibre, tapissé de sons qui se gondolent. Puis les instruments, piqués au vif, s’échauffent et s’agitent subitement, tentant une échappée qui se prolongera durant les quatre dernières minutes du morceau, qui se présente assurément comme l’un des meilleurs du disque.
  • ‘Super Coming’ est comme une chanson interprétée de façon entêtante par des chœurs extra-terrestres goguenards au bord de l’euphorie. Là encore on retrouve cette volonté d’axer un morceau sur la répétition. Stimulant ou abrutissant, à vous de choisir.
  • ‘Super Are You’, commence par un rock d’hystérique. Mais les effets sonores reprennent leurs droits ensuite. On se retrouve avec un morceau beaucoup plus mou et flasque, légèrement spatial et quasi-spirituel, animé par des voix fourbues et lasses, comme s’il illustrait la fatigue après le poids de l’effort. Un jeu de contraste, en somme.
  • ‘Super Shine’ apparaît comme une séance d’aspirateur, chez soi, au réveil. Une cacophonie réglée s’ensuit, des chœurs sous fond de pseudo klaxons électroniques. Une ode à la modernité ? Les percussions mi-mécaniques, mi-tribales prennent le relais pour une danse étrange au pays du soleil levant.
  • ‘Super Good’ est une accalmie pour terminer le disque. On entend le bruit des vagues et leurs mouvements agiles. Une dernière rêverie, avec moins de nervosité…
Parfois peu accueillant mais souvent intrigant, l’ensemble nécessite un certain effort pour le pénétrer. Multidirectionnel et déroutant, le disque peut être moins parlant pour de nombreux auditeurs, peu avides de ce type d’expérience sonore. Amusant et fascinant pour les uns, il restera un peu gratuit et lassant pour d’autres, malgré des qualités évidentes de diversité artistique et de manipulation instrumentale. Dans tous les cas, Super æ reste un gros travail de production musicale et, plus largement, un disque majeur de psychédélisme contemporain.

Note : 4,5/6

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jeudi, août 22, 2013

HENRY COW Unrest (1974)

Henry Cow - Unrest
Jazz Rock Free & Expérimental / Canterbury (Angleterre)


Unrest est le deuxième album d’Henry Cow, sorti en 1974. Si le groupe est souvent assimilé au mouvement Canterbury (Unrest est d’ailleurs dédié en partie à Robert Wyatt), il s’en éloigne sur de nombreux aspects, lorgnant davantage vers un expérimental sombre et avant-gardiste, parfois très improvisé, et très influencé par le jazz et la musique contemporaine, voire le blues dada. Henry Cow développe une musique intellectuelle et quasi philosophique, un avant-rock arty aux fausses allures de musique de chambre. Bartók, Kurt Weil, mais aussi Beeheart, Zappa et la machine molle ont sans doute eu une influence notable sur la dynamique artistique d’Henry Cow.

Si l’on ne peut négliger l’apport de Chris Cutler et Lindsay Cooper, l’épine dorsale du groupe reste bien sûr constituée de Fred Firth et Tim Hodgkinson, dont la rencontre à Cambridge en 68 scella l’avenir de ce groupe obscur, anti-commercial, en marge de la scène marketing mais toujours très coté. La vie du groupe Henry Cow fut d’ailleurs mouvementée, le line up évoluant avec le temps. De plus, après l’expérience Unrest, Henry Cow eut ensuite le sentiment de tomber dans la monotonie et le classicisme d’un rock plus conventionnel ; cela poussa la formation à se séparer de Lindsay Cooper et à se trouver de nouveaux chemins expéri-mentaux.

Henry Cow semble être davantage un groupe de scène, même si ses réalisations en studio sont évidemment fondamentales. Il faut aussi noter qu’ils ont mis un certain temps avant d’enregistrer (6 ans environ). Enfin, parmi leurs expériences scéniques majeures, le groupe a été en première partie de Pink Floyd en 1968 et a également tourné avec Faust (en 73, avant la sortie de Faust IV).

Le groupe est aussi le fer de lance du mouvement « rock in opposition » (RIO). Henry Cow organisa en 78 un festival à ce nom, avec d’autres formations européennes. Le RIO est un collectif d’artistes organisé, muni d’une charte, s’opposant à l’industrie musicale et à ses pressions. Il présente clairement une volonté de s’extraire de l’hégémonie anglo-saxonne en musique, mais plus globalement de faire son art sans tenir compte des desideratas du business. Cette motivation n’est d’ailleurs pas sans entraîner des difficultés pour se sustenter…

Henry Cow semble bien un groupe autonome et auto-suffisant, à la marge et sans compromis, faisant de la musique pour la musique. Déjà avec le mouvement RIO, on sent toute le composante politique derrière, mais je ne souhaite pas m’égarer ici. Le groupe fonctionne comme un comité délibérant sur tous les aspects de la vie du groupe, nécessairement de façon collective. Les décisions sont prises à l’issue de réunions formelles, hebdomadaires et minutées.

*****

Unrest est le témoin d’une volonté du groupe d’aller toujours plus loin dans le dépassement de la musique rock. Lindsay Cooper (hautbois & basson) est d’ailleurs sollicitée dans ce but, permettant ainsi l’émergence d’une nouvelle identité ou empreinte sonore pour le groupe. Se remettre en cause, se réinventer, se lancer des défis, telles sont les impératif d’un groupe exigeant avec lui-même et avec ses auditeurs.

Inaccessible, atonale, asymétrique, la musique d’Henry Cow, et ici d’Unrest, est à la fois une négation des conventions et une affirmation d’une liberté créatrice, instaurant dès lors elle-même des codes difficiles à suivre mais inspirant de nombreux artistes. Des codes visuels aussi ? La pochette représente une chaussette, comme celles des albums Legend et In Praise of Learning. Ces visuels formeraient ainsi un triptyque assez intrigant.

A l’image de sa musique, Unrest est un disque enregistré dans l’intensité et la tension. Ses sessions furent aussi extrêmement enrichissantes pour chacun des membres, opposés par leurs personnalités fortes, mais également liés ici dans une aventure collective de création et d’apprentissage permanent. Le résultat est à la hauteur des efforts et de la satisfaction liée l’aboutissement de l’œuvre.

La première partie du disque est formée de compositions très précises et riches. La seconde face est en revanche improvisée, les musiciens n’ayant pas assez de compos pour remplir l’album entier. Les différentes improvisations mettent également en lumière les capacités du groupe à manipuler les bandes et leurs différents sons, voire leurs vitesses.

- Au niveau de la face A, ‘Bittern Storm over Ulm’ est un détournement de ‘Got to Hurry’ des Yardbirds, composé par Fred Firth en référence à une de ses chansons favorites du groupe. Highlight de la première face, ‘Half Asleep/Half Awake’ est comme un flux de pensée très riche, développant une logique venant d’une autre planète. Le morceau est captivant, chaque détail ayant son importance. Les parties restant au service d’un tout cohérent mais insaisissable. Fondé à partir de suites numériques de Fibonacci, le faustien ‘Ruins’ démontre aussi toute la dynamique de création mathématique d’un groupe expérimental comme Henry Cow. Le début du morceau nous rappelle aussi les sphères du style Canterbury.

- Pour la face B, ‘Solemn Music’ et son hautbois apportent une douceur ambiguë, étrange mélange de mélancolie, de sérénité, de nostalgie et d’inquiétude… Ce dernier sentiment sera parfaitement mis en musique avec ‘Linguaphonie’, ‘Upon Entering the Hotel Adlon’ et ‘Arcades’ qui entrent en scène : le groupe part dès lors dans des délires musicaux bien plus sinistres. Morceau final et highlight de la seconde face, ‘Deluge’, plus introspectif, et peut-être davantage Canterbury, laisse entrevoir un filet de lumière dans cet album sombre, dans cette musique de manoir. Il symbolise l’expérience d’Unrest (que ce soit côté musicien ou auditeur) présentant surtout ce « vécu » de l’enregistrement, entre tension collective et effervescence créatrice.

Unrest a tout pour plaire pour les fans de jazz-rock sombre et expérimental, aux vertus inexpliquées. Les aficionados de Soft Machine pourront aussi s’y reconnaître, non sans quelques entorses à leurs principes. Hostile mais source d’une certaine fascination, à la fois mode de vie et mode de création musicale, Henry Cow est un groupe vraiment à part, musicalement et commercialement parlant. En somme, un groupe de rock un peu obscur, mais bien dans ses chaussettes.

Note : 5/6

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