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Exil progressif

Un blog old-school sur les musiques progressives et psychédéliques

vendredi, août 30, 2013

Miles DAVIS In a Silent Way (1969)

Miles Davis - In a Silent Way
Jazz électrique / Avant-garde (U.S.A)


La beauté du silence nous force à nous taire. Pour écouter. In a Silent Way est une œuvre innovante, assurant les bases du jazz électrique. Mais ce n’est pas tout, elle propose des atmosphères liquides et éthérées. Un jazz électrique et ambiant donc, classique et avant-gardiste. Soul et rock. Qui nous berce et qui nous anime. Certes, point de poussées fiévreuses de free jazz, ici. Mais un jusqu’au-boutisme certain, avec retenue, et non sans liberté.

La pochette incarne déjà à elle seule une certaine puissance, une certaine classe, une certaine profondeur. Une certaine spiritualité. Celle qui va nous envelopper durant deux grandes étendues musicales de près de 20 minutes : ‘Shhh/Peaceful’ & ‘In a Silent Way/It’s About That Time’. Deux rivières d’étoiles et de diamants s’écoulant entre deux décennies de rêve et d’innovations musicales.

Derrière un tel disque se cachent bien évidemment des musiciens de renom, puisant dans l’œuvre des forces décisives pour leur accomplissement artistique. Les réunir dans une direction maîtrisée mais non déterminée est aussi un tour de force, réalisé avec confiance. Les trois pianos électriques d’Herbie Hancock, de Chick Corea et de Josef Zawinul (également à l’orgue), le sax tenor de Wayne Shorter, la basse de Dave Holland, la guitare de John McLaughlin, la batterie de Tony Williams : autant d’instruments habiles en pleine cohésion, au service d’une musique à l’élégance silencieuse.

Nourri du travail de production en or fin de Teo Macero, absolument essentiel, In a Silent Way est bien plus que du jazz, et reste à considérer dans le panorama général de la musique du XXème siècle. Un travail sur l’espace sonore, une ode au silence. Une illusion musicale, un mirage atemporel. À l’aube de nombreux possibles.

Note : 6/6

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jeudi, août 22, 2013

HENRY COW Unrest (1974)

Henry Cow - Unrest
Jazz Rock Free & Expérimental / Canterbury (Angleterre)


Unrest est le deuxième album d’Henry Cow, sorti en 1974. Si le groupe est souvent assimilé au mouvement Canterbury (Unrest est d’ailleurs dédié en partie à Robert Wyatt), il s’en éloigne sur de nombreux aspects, lorgnant davantage vers un expérimental sombre et avant-gardiste, parfois très improvisé, et très influencé par le jazz et la musique contemporaine, voire le blues dada. Henry Cow développe une musique intellectuelle et quasi philosophique, un avant-rock arty aux fausses allures de musique de chambre. Bartók, Kurt Weil, mais aussi Beeheart, Zappa et la machine molle ont sans doute eu une influence notable sur la dynamique artistique d’Henry Cow.

Si l’on ne peut négliger l’apport de Chris Cutler et Lindsay Cooper, l’épine dorsale du groupe reste bien sûr constituée de Fred Firth et Tim Hodgkinson, dont la rencontre à Cambridge en 68 scella l’avenir de ce groupe obscur, anti-commercial, en marge de la scène marketing mais toujours très coté. La vie du groupe Henry Cow fut d’ailleurs mouvementée, le line up évoluant avec le temps. De plus, après l’expérience Unrest, Henry Cow eut ensuite le sentiment de tomber dans la monotonie et le classicisme d’un rock plus conventionnel ; cela poussa la formation à se séparer de Lindsay Cooper et à se trouver de nouveaux chemins expéri-mentaux.

Henry Cow semble être davantage un groupe de scène, même si ses réalisations en studio sont évidemment fondamentales. Il faut aussi noter qu’ils ont mis un certain temps avant d’enregistrer (6 ans environ). Enfin, parmi leurs expériences scéniques majeures, le groupe a été en première partie de Pink Floyd en 1968 et a également tourné avec Faust (en 73, avant la sortie de Faust IV).

Le groupe est aussi le fer de lance du mouvement « rock in opposition » (RIO). Henry Cow organisa en 78 un festival à ce nom, avec d’autres formations européennes. Le RIO est un collectif d’artistes organisé, muni d’une charte, s’opposant à l’industrie musicale et à ses pressions. Il présente clairement une volonté de s’extraire de l’hégémonie anglo-saxonne en musique, mais plus globalement de faire son art sans tenir compte des desideratas du business. Cette motivation n’est d’ailleurs pas sans entraîner des difficultés pour se sustenter…

Henry Cow semble bien un groupe autonome et auto-suffisant, à la marge et sans compromis, faisant de la musique pour la musique. Déjà avec le mouvement RIO, on sent toute le composante politique derrière, mais je ne souhaite pas m’égarer ici. Le groupe fonctionne comme un comité délibérant sur tous les aspects de la vie du groupe, nécessairement de façon collective. Les décisions sont prises à l’issue de réunions formelles, hebdomadaires et minutées.

*****

Unrest est le témoin d’une volonté du groupe d’aller toujours plus loin dans le dépassement de la musique rock. Lindsay Cooper (hautbois & basson) est d’ailleurs sollicitée dans ce but, permettant ainsi l’émergence d’une nouvelle identité ou empreinte sonore pour le groupe. Se remettre en cause, se réinventer, se lancer des défis, telles sont les impératif d’un groupe exigeant avec lui-même et avec ses auditeurs.

Inaccessible, atonale, asymétrique, la musique d’Henry Cow, et ici d’Unrest, est à la fois une négation des conventions et une affirmation d’une liberté créatrice, instaurant dès lors elle-même des codes difficiles à suivre mais inspirant de nombreux artistes. Des codes visuels aussi ? La pochette représente une chaussette, comme celles des albums Legend et In Praise of Learning. Ces visuels formeraient ainsi un triptyque assez intrigant.

A l’image de sa musique, Unrest est un disque enregistré dans l’intensité et la tension. Ses sessions furent aussi extrêmement enrichissantes pour chacun des membres, opposés par leurs personnalités fortes, mais également liés ici dans une aventure collective de création et d’apprentissage permanent. Le résultat est à la hauteur des efforts et de la satisfaction liée l’aboutissement de l’œuvre.

La première partie du disque est formée de compositions très précises et riches. La seconde face est en revanche improvisée, les musiciens n’ayant pas assez de compos pour remplir l’album entier. Les différentes improvisations mettent également en lumière les capacités du groupe à manipuler les bandes et leurs différents sons, voire leurs vitesses.

- Au niveau de la face A, ‘Bittern Storm over Ulm’ est un détournement de ‘Got to Hurry’ des Yardbirds, composé par Fred Firth en référence à une de ses chansons favorites du groupe. Highlight de la première face, ‘Half Asleep/Half Awake’ est comme un flux de pensée très riche, développant une logique venant d’une autre planète. Le morceau est captivant, chaque détail ayant son importance. Les parties restant au service d’un tout cohérent mais insaisissable. Fondé à partir de suites numériques de Fibonacci, le faustien ‘Ruins’ démontre aussi toute la dynamique de création mathématique d’un groupe expérimental comme Henry Cow. Le début du morceau nous rappelle aussi les sphères du style Canterbury.

- Pour la face B, ‘Solemn Music’ et son hautbois apportent une douceur ambiguë, étrange mélange de mélancolie, de sérénité, de nostalgie et d’inquiétude… Ce dernier sentiment sera parfaitement mis en musique avec ‘Linguaphonie’, ‘Upon Entering the Hotel Adlon’ et ‘Arcades’ qui entrent en scène : le groupe part dès lors dans des délires musicaux bien plus sinistres. Morceau final et highlight de la seconde face, ‘Deluge’, plus introspectif, et peut-être davantage Canterbury, laisse entrevoir un filet de lumière dans cet album sombre, dans cette musique de manoir. Il symbolise l’expérience d’Unrest (que ce soit côté musicien ou auditeur) présentant surtout ce « vécu » de l’enregistrement, entre tension collective et effervescence créatrice.

Unrest a tout pour plaire pour les fans de jazz-rock sombre et expérimental, aux vertus inexpliquées. Les aficionados de Soft Machine pourront aussi s’y reconnaître, non sans quelques entorses à leurs principes. Hostile mais source d’une certaine fascination, à la fois mode de vie et mode de création musicale, Henry Cow est un groupe vraiment à part, musicalement et commercialement parlant. En somme, un groupe de rock un peu obscur, mais bien dans ses chaussettes.

Note : 5/6

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samedi, juin 29, 2013

Frank ZAPPA & THE MOTHERS OF INVENTION Weasels Ripped My Flesh (1970)

Frank Zappa - Weasels Ripped My Flesh
Jazz Rock Free & Expérimental / Fusion (U.S.A.)


À chaque écoute de Weasels Ripped My Flesh, l’impression d’intégrer le système Zappa nous gagne. Un système, certes, qui n’en est pas vraiment un. Une musique faite de couloirs, de vestibules, d’espaces musicaux et temporels nous envoyant souvent vers d’autres contrées de sa discographie.

Derrière ces impressions morcelées, se cache pourtant une direction globale : héritage de la première version des Mothers, Weasels Ripped My Flesh suit la logique de son prédécesseur, Burnt Weeny Sandwich. Une relique des travaux passés, avant les changements de line up à venir. Le tout, animé parfois par certains réflexes d'Uncle Meat, point d'ancrage de cette période discographique fin sixties.

Weasels Ripped My Flesh tourne autour d’une alternance live/studio, donnant vie au disque d’une façon si particulière. Ainsi, aux côtés des bandes studio qui font surface, des extraits de concert provenant de la décennie tout juste écoulée sont retravaillés pour l’occasion ; on retrouve alors dans ces derniers une dualité entre l’improvisation live et brute, et les efforts d’arrangements en aval.

Stylistiquement, l’album présente un jazz-rock effervescent, en liberté, mais toujours malmené, pouvant paraître hermétique de prime abord, voire un peu hostile. Néanmoins, on se laisse bien volontiers attiré dans ses filets ('Toads of the Short Forest', 'The Eric Dolphy Memorial Barbecue', 'Oh No'/'The Orange County Lumber Truck'...). Un humoristique pot-pourri de l’intérieur, mettant toujours en scène ces cuivres hirsutes, ces voix dérangées et ces guitares fantasques, soutenus par des parties rythmiques déboussolantes.

Agression directe ou avant-gardisme mûrement établi ? Weasels Ripped My Flesh semble aller dans tous les sens, mais tout en gardant une seule et même signification : l’identité multi facette de Zappa, dont l’œuvre représente des maillages musicaux toujours plus déroutants.

Note : 5/6

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mardi, décembre 25, 2012

Frank ZAPPA Uncle Meat (1969)

Frank Zappa - Uncle Meat
Expérimental / Jazz Rock (U.S.A.)


Uncle Meat est un album tournant dans la carrière de Zappa, puisqu’il met en orbite ses expérimentations futures et sa dynamique crossover pour les albums à venir. Certes, avec Lumpy Gravy, l’artiste s’était déjà engagé dans des sentiers aventureux, et certains morceaux, dès son premier disque, montrait nettement l’instinct expérimental de Zappa. Mais Uncle Meat semble servir mieux que tout autre album de pivot dans sa discographie, résolument avant-gardiste.

Historiquement, cet album, (quasi) intégralement instrumental, est en fait l’excroissance bien réelle d’un film documentaire sur les Mothers qui n’a jamais pu être réalisé en ce temps. Le lien cinéma-musique est chez Zappa très important, que ce soit au niveau même de la dynamique de certaines de ses compos, ou de sa volonté de mettre en place un film. L’aspect B.O. se retrouve également bien dans Uncle Meat, et ce n’est donc finalement pas une surprise.

Uncle Meat ressemble à un véritable album fourre-tout où se croisent et s’entrecroisent, se rencontrent et se télescopent, fusionnent, pop, blues et rock, jazz Nouvelle-Orléans et free jazz, cultures classique et contemporaine, nostalgie doo-wop, avant-gardisme effronté et assassin, enregistrements live et studio, spontanéité brute et technologie d’époque, travaux sur bandes magnétiques, sur percussions, sous fond d’héritage Varese… Les instruments, guitares, claviers, percussions (marimba et vibraphone) s’en donnent à cœur joie dans cette basse-cour sonore oblique, overdubée et non conventionnelle.

Le résultat est à la fois intrigant et difficile d’accès pour les premières écoutes. En fait, c’est typiquement le genre de disque qui nous fait plonger dans les entrailles spirituelles de l’artiste et de ses délires intérieurs bien conscients régurgités en toute liberté. Ainsi, il s’agit d’un disque personnel à la fois pour ce qu’il présente de façon un peu élitiste, et aussi pour le parcours général de Zappa. Deux bons points d’importance pour Uncle Meat.

Le line-up participe à l’élaboration de textures dominées par les bois et les cuivres, sur lesquelles s’exercent notamment orgue électrique, piano et clavecin, appuyés par des percussions s’entrechoquant comme des osselets. Un démembrement, une déconstruction musicale un peu effrayante… Mais ce disque marque justement, avec les deux suivants, la fin des Mothers première mouture (on note aussi les premiers pas de Ruth Romanoff, fondamentale à bien des égards pour la personnalité sonore de Zappa…) Un album de transition donc mais pas seulement, album en soi très apprécié, enfin plutôt vénéré, souvent…

Si je devais tirer quelques morceaux d’importance, je penserais au titre d’ouverture, thème principal mémorable, présentant déjà des textures notables, et aux variations de l’Oncle Viande ; ‘Nine Types of Industrial Pollution’, forme de jazz blues acoustique malmené par des percussions désinvoltes en background ; ‘The Legend of the Golden Arches’, construction musicale davantage baroque ; ‘Ian Underwood Whips It Out’, dans lequel le protagoniste présente sa rencontre avec Zappa en studio, avant de partir dans une impro free exquise et incontrôlable, jouée en live à Copenhague ; la sensibilité pop de ‘Mr. Green Genes’, dont on rencontrera le fils dans Hot Rats, dès lors beaucoup plus jazz évidemment ; la mélodie surannée et doo wop de ‘The Air’…

Bon, je ne saurais oublier les variations de Dog Breath, moments phare du disque, même si je suis moins impressionné par ses manipulations sonores et mélodiques (les voix en accéléré, bof). Je préfère la suite thématique ‘King Kong’, et ses variations chaleureuses de jazz explosif, autour de 22 minutes en tout. C’est un peu le feu d’artifice de l’album et l’on regrette que l’édition CD ajoute en bonus des répliques du film (et cette chanson nullarde ‘Tengo Na Minchia Tanta’), juste avant ces moments de bonheur cuivrés, impétueux et dynamités. Après, chacun ira y trouver son bonheur personnel, mais mis à part l’apparition de Suzy Creamcheese et quelques blagues potaches, on a fait rapidement ici le tour de cet imposant (double) disque.

Paradoxalement, on pourra se demander si ce double disque ne manquerait pas de générosité. Le disque donne beaucoup, dans tous les sens, mais cette musique restant souvent impénétrable, notamment aux premiers abords, laissant un sentiment étrange. Ce disque est une provocation, mais avec de bases musicales solides, et un challenge pour l’auditeur, sommé de s’investir dans ces chemins organiques et scabreux. Uncle Meat reste en tout et pour tout l’un des fondements de la carrière de Zappa, de ses réflexions, de ses vues et perspectives artistiques. Une aventure stimulante et ambitieuse, qui finalement n’en est encore qu’à ses débuts…

Note : 4,5/6

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lundi, décembre 24, 2012

Frank ZAPPA Son of Cheep Thrills (1999)

Frank Zappa - Son of Cheep Thrills
Jazz Rock / Fusion (U.S.A.)


Même si sa discographie est polymorphe et déroutante de par son envergure, Zappa a une patte bien précise. Et quelqu’un qui n’a jamais écouté Zappa va se dire, au moment de la découverte, qu’il n’a jamais entendu quelque chose dans ce genre. Au mieux il verra quels groupes ont puisé dans son répertoire. Le baptême peut survenir avec un album majeur, ou, qui sait, une compilation. J’ai pour ma part aborder cette compile avant de me pencher sur certains de ses disques essentiels, d’où une petite valeur sentimentale et nostalgique.

Comme pour beaucoup d’artistes à identité forte, on aimerait toujours retrouver le regard innocent des premières écoutes, du moment de la découverte. J’aimerais parfois pouvoir revenir à ce regard originel et naïf. Souvent j’arrive à m’y replonger, quand je me mets à découvrir d’autres disques de Zappa que je ne connais absolument pas : je me dis, « Qu’est-ce qu’il va faire ? Quel sera le contenu ? ». Je le pense pour beaucoup de disques d’autres artistes, mais là peut-être davantage.

Penchons-nous maintenant sur le contexte de cette compile. Il s’agit d’un second volume, succédant à la compilation Cheep Thrills (le nom vient de l’album Cruising With Ruben & The Jets). Je l’ai eu d’occasion pour pas trop cher, ce qui fait que je n’ai pas trop été repoussé par son horrible pochette pour l’acheter. À noter en bonus : la possibilité, via le disque, de consulter off line un catalogue Rykodisc sur votre plus beau navigateur internet. Oui ça date, mais c’est toujours sympa.

Au niveau du contenu et plus précisément des moments favoris, je note ‘Twenty Small Cigars’ (Chunga’s Revenge), ‘The Legend of the Golden Arches’ (Uncle Meat), ‘Ya Hozna’ (Them or Us), ‘Night School’ (Jazz From Hell), et l’enchaînement final ‘Sinister Footwear 2nd Mvt. (live)’ (Make A Jazz Noise Here) - ‘The Idiot Bastard Son (live)’ (You Can't Do That On Stage Anymore Vol. 2) – ‘What's New in Baltimore?’ (Frank Zappa Meets The Mothers Of Prevention). Un mélange hétérogène de titres que j’aime souvent beaucoup, et je dois dire que cela passe tout seul.

Est-ce objectivement une bonne compilation ? Avec une discographie aussi imposante (on n’a de cesse de le répéter) il reste bien difficile de faire un résumé de qualité, à moins de trouver un vrai concept derrière. C’est aussi l’idée même de compilation qui demande à être creusée ici ; par exemple, doit-on avoir à faire à une compilation représentative ? Ce n’est pas le cas ici, et cela aurait été encore une fois bien compliqué. De mon côté, au vu de la qualité des morceaux présentés, de leur bon enchaînement, et du prix abordable (même neuf à l’époque me semble-t-il) j’en suis pleinement satisfait.

Pas de note

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dimanche, décembre 23, 2012

Frank ZAPPA You Can't Do That On Stage Anymore Vol. 2 (1988)

Frank Zappa - You Can't Do That On Stage Anymore Vol 2
Jazz Rock / Fusion (U.S.A.)


Le volume 2 des You Can’t Do That On Stage Anymore est généralement le plus coté de la série. Il se compose de morceaux de deux concerts exécutés en 1974, à Helsinki. Déjà, on est en plein dans une période royale pour Zappa et les Mothers (One Size… sort l’année suivante de ces gigs), et ses héros sont présents : Napoleon Murphy Brock, George Duke, Ruth Underwood, Chester Thompson, Tom Fowler. De plus l’interprétation est évidemment au niveau, et on se sent happé par l’ambiance et le déroulement des différents titres. Plus généreux que Roxy & Elsewhere (présentant des concerts de la même année), parfois plus indulgent avec son auditeur aussi, ce live propose moult enchaînements de morceaux vraiment prenants, vifs et émotionnels… Le double disque vise de nombreuses facettes de l’artiste : faussement intello, vraiment direct, humoristique… Au niveau de la production, on se sent moins proche des musiciens que sur Roxy… mais cela gagne peut-être en grandeur. Je préciserai que la version d'‘Echidna’s Arf of You’ est nettement meilleure sur ce dernier (notons par ailleurs que Roxy… fait évidemment moins compile, apparaissant un peu comme un album de nouveaux morceaux à l’époque). Mais You Can’t… a bien sûr d’autres éléments de taille pour se rattraper, comme ‘Inca Roads’/’RDNZL’, ‘Pygmy Twylyte’/‘Room Service’/‘The Idiot Bastard Son’, le très conceptuel-expérimental ‘Approximate’… et aussi ce ‘Montana’ où le groupe doit s’y prendre à plusieurs fois pour faire démarrer le morceau. Ainsi, ces concerts chaleureux d’Helsinki révèlent de biens bons moments pour couronner la connaissance de l’univers de l’artiste, et forment un live majeur dans la discographie de Zappa.

Note : 4/5

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samedi, décembre 22, 2012

Frank ZAPPA Jazz From Hell (1986)

Frank Zappa - Jazz from Hell
Jazz Rock numérique (U.S.A.)


Froid, mécanique, synthétique, tel est le jazz venu de l’enfer. On l’aurait imaginé brûlant et frénétique… Jazz From Hell apparaît urbain, contemporain, proche d’une musique de jeu vidéo déboussolé et un peu buggé, lorgnant (presque) vers les horizons sans vie de la musique industrielle. En fait on ne sait pas trop où l’on est, ce qui donne une certaine force au disque. Zappa, seul et armé de son synclavier, ourdit des pièces semblant appartenir à une époque et à un espace inconnus. L’ouverture, ‘Night School’, reste le meilleur passeport pour visiter ces contrées déshumanisées. Parfaitement structuré, nous entraînant dans sa logique interne, ce morceau reste la réussite majeure de l’album. J’aime bien aussi ‘Damp Ankles’, dans son rôle de « musique pour paysages modernes dévastés ». Bien que toujours très travaillés, les autres titres passent plus pour artificiels, plantant un décor hostile, sans être désagréables. On ne saurait oublier que les artistes les plus expérimentaux/progressifs au sens large ont besoin d’un album plus froid et clinique. Paradoxal ici pour du jazz, de se sentir gelé et mis au service des machines, avec des notes ressemblant davantage à des numéros... Dans une veine différente, The ConstruKction of Light de Crimson posait une problématique analogue : un groupe expérimental, influencé par le jazz, offrant un disque mécanique, impassible et refroidi. La démarche est louable, à moins qu’elle ne soit intérieurement nécessaire. C’est vrai que l’on entre peut-être aussi dans l’intimité psychique de Zappa ici, avec ces corridors alambiqués et ces paysages électroniques. Un monde étrange en tout cas, et dans lequel on est bien content de voir apparaître des humains, sur ‘St. Etienne’, un solo live de ‘Drowning Witch’ en 1982, ruinant pourtant l’homogénéité du tout, à moins qu’il n’aère un disque tournant autour de ses propres paradoxes et contradictions. Le concept n’entraîne pas forcément une impasse en termes d’écriture et c’est pour cela que le résultat aurait peut-être dû ou pu être tout autre, avec des morceaux plus agréables. L’ensemble demeure une curiosité, un exutoire intrigant, auquel on ne peut adhérer totalement.

Note : 3,5/6

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vendredi, décembre 21, 2012

Frank ZAPPA Joe's Garage (1979)

Frank Zappa - Joe's Garage
Rock / Fusion (U.S.A.)


Joe’s Garage est un album conceptuel… ou devrais-je dire un triple album conceptuel (l’acte I étant d’abord sorti seul, avant d’être complétés par les deux suivants) mettant en scène une histoire rocambolesque sur fond de musique crossover assez alambiquée, technique et ambitieuse (reggae, funk, pop, rock…) Le vernis proto-eighties et la production éclatante sont le décor attrayant pour le déroulement d’une pièce dans laquelle Zappa se Gainsbarre-ise, notamment en narrant ses textes. Malheureusement, les déceptions devant ce disque gargantuesque seront néanmoins multiples, comme je vais tâcher de l’expliquer.

Acte I. L’introduction, agréablement rythmée, nous met directement dans l’ambiance, narrée par le Central Scrutinizer, incarnation totalitaire nous suivant tout le long de l’histoire. Un détail déjà : pourquoi faire si long ? 3 minutes 30… n’est-ce pas un peu poussé pour juste présenter le décor ? Un premier choix qui m’étonne personnellement et j’aurais préféré quelque chose de plus incisif. Le morceau suivant, ‘Joe’s Garage’, est une chanson pop joviale. Très chantante, elle évoque pleinement l’histoire qui se met en place, mais en termes d’écriture pure, cela demeure quand même bien léger… Zappa prend évidemment une certaine liberté, distille son humour si particulier, mais cela n’en fait pas nécessairement une bonne chanson, ici longue, un peu gratuite, et très lassante. Le remuant ‘Catholic Girls’ qui le suit n’est pas terrible non plus, même s’il garde un côté entêtant, notamment sur sa section middle, tout en rupture rythmique. Les voix dans l’ensemble deviennent toutefois assez irritantes. Dès lors déboule le meilleur passage de l’Acte I : la « suite » ‘Crew Slut’ – ‘Fembot in a Wet T-Shirt’ – ‘On The Bus’. Bon, c’est surtout vers le dernier cité que j’avoue ma nette préférence, un bel instrumental rythmé et bien enchaîné. Les deux autres ont une valeur récréative et leur narration se mêle assez bien à la musique qui l’encadre. Pour poursuivre sur cet acte I je ne dresserai point de lauriers à ‘Why Does It Hurt When I Pee?’, étonnamment quelconque, même si j’apprécie évidemment la transition avec le morceau précédent. Quant au reggae romantique de ‘Lucille Has Messed My Mind Up’, on saluera l’idée de toujours aller chercher un autre genre musical pour le fusionner au concept général, mais la composition demeure tout au plus sympathique et légère, relativement entêtante et mélancolique, avec une prise de risque encore assez minime. Enfin, l’Acte I s’achève sur les mots du désormais incontournable Central Scrrrutinizer…

Acte II. C’est à mon sens dans ce deuxième moment que l’ensemble va vraiment chavirer dans le mauvais sens. ‘A Token Of My Extreme’ touche déjà au supplice, cette litanie qui n’en finit plus... Dès lors ‘Stick It Out’ survient, parvenant à être très entraînant, mais son côté limite ringard ne sera supportable que pour ceux qui accédent plus aisément au "trip" imposé par l’album. En fait la chanson contient une dynamique humoristique musicalement, alors pourquoi ajouter un texte aussi stupide ? Pour ‘Sy Borg’, l’interprétation vocale est de qualité et s’installe dans cette ambiance quasi lounge plutôt réussie, bien qu’assez convenue au final. Mais là encore, pourquoi est-ce si long ? La voix du robot est proprement insupportable et là, pour le coup, on est bien content que l’objet finisse à la casse à la fin... Ensuite, si ‘Dong Work For Yuda’ demeure un des titres les plus mièvres de l’album, celui qui lui succède est en revanche une vraie bombe rythmique : ‘Keep It Greasey’, une des réussites majeures. Déjà pour les accompagnements décalés de Vinnie Colaiueta, pour cette assise funky, lisse, décapante. Pour sa déchirure de larsen… Du grand art vraiment bien maîtrisé. Précisons que les textes sont toujours aussi idiots et gratuits, malheureusement. Enfin, à l’instar des ambiances déboussolantes d’‘Outside Now’ qui entrent en piste, l’Acte II arrive à redresser la tête hors de l’eau, bien tard il est vrai.

Acte III. Quatre longs morceaux pour compléter l’ensemble (8-12 minutes chacun), toujours accompagnés par la présence du très imposant Central Scrrrrrutinizer. Déjà, un premier titre assez complexe pour débuter : ‘He Used To Cut The Grass’. J’aime bien sa section onirique pour s’évader, et dans laquelle est citée la fameuse phrase : "Information is not knowledge. Knowledge is not wisdom. Wisdom is not truth. Truth is not beauty. Beauty is not love. Love is not music. Music is THE BEST…". ‘Packard Goose’ qui le suit est visiblement un classique mais il ne m’impressionne aucunement, et je le trouve assez long et inutile. J’apprécie plus ‘Watermelon in Easter Hay’, solo de guitare mélancolique qui résonne assez bien en moi. Le dernier morceau obtient les mêmes critiques que l’ouverture de l’acte I : une bonne fin décalée pour terminer le concept mais vraiment longuette… Existe-t-il des gens qui l’écoute régulièrement et d’une traite ? Ouch...

Globalement, parmi les points positifs, malheureusement mineurs, je retiens :
.La production, lisse, intelligente, mettant bien en avant les sonorités des instruments. Très agréable dès la première écoute, je n’ai pas grand-chose à y redire…
.La technique des musiciens, même si elle demeure stérile, n’étant pas au service d’une « grande » musique. Je note une grosse prestation rythmique en tout cas.
.L’idée de marier les genres musicaux, et leurs sons propres, indépendamment de la réussite de l’interprétation de chacun.
.Quelques morceaux que j’aime bien : ‘On the Bus’, ‘Keep It Greasey’, ‘Watermelon in Easter Hay’.

Parmi les points négatifs, je pense directement :
.Au concept assez stupide. Vulgaire, scabreux, salasse (en plus d’être manichéen et de la profondeur d’une flaque). Je n’ai pas l’humour de Zappa ici, ça ne me touche pas du tout, et je trouve presque mensonger de croire que cela tient du génie. C’est dommage que l’humour ne soit pas au niveau de sa musique, qui me parle déjà bien davantage... Les mauvais pressentiments d’Apostrophe se sont vérifiés, ont enflés. De plus le texte engendre, chez de nombreux titres du triple disque, un certain malaise qui empêche d’apprécier la musicalité à sa juste valeur, et donc de façon donc totalement contre-productive (certes, les plus fanatiques se remémoreront sans problèmes l’agencement, voire le « rythme vocal », de certaine répliques). Céder à la stupidité est une facilité. Serait-ce justement un éloge de la bêtise ? On ne peut pas tout accepter, tout pardonner aveuglément à Zappa parce que c’est Zappa.
.A la majorité des morceaux, parfois même inacceptables. Une multitude de genres juxtaposés donnant au tout un côté imposant et qui suscite le respect ou au moins la curiosité. Ce qui me touche ce sont les arrangements de ‘Regyptian Strut’, les collages de ‘Peaches En Regalia’, la montée vertigineuse de ‘Echidna’s Arf (Of You)’, mais pas les sornettes abêtissantes de Joe’s Garage. J’intellectualise peut-être trop la musique de Zappa mais c’est comme ça que je l’aime et, de toute façon, je ne trouve pas que ces trois actes soient maîtrisés en termes d’humour et de fraîcheur.

En conclusion, Joe’s Garage est un disque décevant, d’autant plus qu’il propose de nombreuses qualités dans l’approche du son et de certains styles musicaux. Il se présente évidemment comme un témoignage d’une musique réalisée en toute « liberté », mais il reste raté à mon sens gâché par son concept inepte et par ses morceaux faibles, bien trop nombreux.

Note : 2/6

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mercredi, novembre 14, 2012

Frank ZAPPA Sleep Dirt (1979)

Frank Zappa - Sleep Dirt
Jazz Rock (U.S.A.)


Un disque que j’aime vraiment bien… Moderne et sinueux, totalement instrumental (il s’agit de la première version sortie, sans les vocaux de Thana Harris) et possédant une vraie identité qu’on a envie d’étudier de plus près. Et pourtant. Sleep Dirt en tant que tel « doit » sa constitution à Warner, sorti initialement au détriment de Zappa… Les morceaux le composant étant prévu pour une œuvre en 3 cds, Hunchentoot, refusée par la maison de disques. Le projet verra pourtant le jour avec le coffret posthume Läther en 1996, décomposé jusqu’alors en plusieurs témoignages : principalement Zappa In New York (1978 - live), Studio Tan (1978), Orchestral Favorites (1979)… et donc Sleep Dirt ici présent.

Mais les déboires juridiques et contractuels ne doivent pas occulter la musique, présente et bien vivante, au sein d’un album qu’on aurait tort de juger comme un simple artefact. Sleep Dirt, c’est toujours le top avec George Duke aux claviers, Chester Thompson à la batterie, Ruth Underwood aux percus, Bruce Fowler aux cuivres… et avec la participation de Terry Bozzio (deux titres), et du bassiste Patrick O’Hearn (trois titres), qui se retrouvaient pour l’occasion...

Au niveau des morceaux, c’est sans originalité que je vais dire adorer ‘Regyptian Strut’, un vrai classique au même titre que ‘Peaches En Regalia’, où brillent ces ambiances cinématographiques, appuyées par leurs cordes, et bien sûr le jeu de Ruth Underwood, indissociable du monde de Zappa. Mais dès l’ouverture, ‘Filthy Habit’ et son cadre inquiétant nous interpelle... Une belle entrée en matière, remarquable. L’intimité jazzy du piano de ‘Flambay’, les constructions sonores de ‘Spider of Destiny’, tout comme le flux improvisé sur l’épique ‘The Ocean is the Ultimate Solution’ sont les autres moments marquants d’un opus diversifié et pourtant d’une homogénéité surprenante parce qu’inattendue.

J’ajouterais enfin qu’il se dégage du tout une forme de faux intellectualisme un peu froid et clinique, chose qui n’est vraiment pas pour me déplaire, moi qui suit parfois plus hermétique aux productions légères et humoristiques de Zappa. En tout cas, force est de constater qu’il y a vraiment du contenu dans cette production, et qu’il est plutôt bien articulé. Sleep Dirt est un album qui, bousculé par un contexte de création mouvementé, n’en demeure pas moins une réussite, semblant certes artificielle, mais restant pourtant entière.

Note : 5/6

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mardi, novembre 13, 2012

Frank ZAPPA & THE MOTHERS OF INVENTION One Size Fits All (1975)

Frank Zappa - One Size Fits All
Jazz Rock / Fusion (U.S.A.)


Futuriste, alambiqué, multidirectionnel, propice au rêve et venu d’une autre planète, One Size Fits All est un album spatial, aidé par la profondeur des ambiances, toujours en avance sur son temps. Il reste une belle synthèse aux couleurs progressives vers laquelle on revient souvent, et probablement le disque le plus abouti et équilibré de Zappa et de ses Mothers of Invention troisième période.

La formation dynamitée par Napoleon Murphy Brock (chant, sax), George Duke (clavier), Tom Fowler (basse), Chester Thompson (batterie) et bien sûr Ruth Underwood (percussions), s’adonne à une musique absolument substantielle, hommage au funk, au jazz et au rock spatial… On compte même dans ses rangs Captain Beefheart, apparaissant furtivement à l’harmonica, et Johnny Guitar Watson sur 2 titres (‘San Ber’dino’ & ‘Andy’)… Tout un équipage de haute volée au service d'un disque essentiel.

Je reconnais avoir été vraiment désarçonné au départ… Mais je fus aidé par la structure d’album conceptuelle, notamment avec ‘Sofa No. 1’ et son rappel… et surtout par trois morceaux majeurs : l’emblématique ‘Inca Roads’, tortueux et xénochronique, dont on n’a pas fini de souligner la complexité ; ‘Florentine Pogen’, et sa suite de séquences imbriquées, où tout semble former clairement un tout cohérent dès la première seconde ; et enfin ‘Andy’, charismatique et solennel, vigoureux et puissant, métempirique...

Dans One Size, on ressent la complexité de Roxy & Elsewhere, mais avec un côté plus direct, en direction d’un Over-Nite Sensation. Un vrai album de fusion, de musique progressive (même s’il s’en distancie comme il peut, ironiquement), mathématique et méticuleux, tentaculaire et généreux... Une construction musicale flexueuse, inspirée et colossale. « Taille unique » ? Taille patron… Et c’est aussi ce côté unique et intemporel qui me pousse à mettre la note la plus haute.

Note : 6/6

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lundi, novembre 12, 2012

Frank ZAPPA & THE MOTHERS Roxy & Elsewhere (1974)

Frank Zappa - Roxy & Elsewhere
Jazz Rock / Fusion (U.S.A.)


Roxy & Elsewhere est une reconstruction de différentes prestations en concert. Elles furent exécutées notamment au Roxy à Hollywood (8, 9, 10 décembre 1973), au Edinboro State College (8 mai 1974), et à l’Auditorium Theatre de Chicago (11 mai 1974). Ce live incarne souvent chez les fans l’esprit des Mothers troisième mouture, tâchant de mettre en valeur la créativité artistique, l’osmose technique, l'esprit de communion, et la fièvre bouillonnante ressentie lors des interprétations sur scène.

Cela est particulièrement audible sur ‘Pygmy Twylyte’/’Dummy Up’/‘Village of the Sun’, mais surtout sur ‘Echidna’s Arf (Of You)’, avec notamment sa coda tout à fait haletante, menant sur le long ‘Don’t You Ever Wash That Thing?’. En revanche, et assez paradoxalement, ‘Penguin in Bondage’ et surtout ‘Cheepnis’ me laisse particulièrement froid, malgré la chaleur qu’ils tentent d’apporter. On s’engouffre en revanche plus volontiers dans les relectures de ‘Oh No’/‘The Orange County Lumber Truck’ (devenant ‘Son of Orange County’) et de ‘Trouble Every Day’ (devenant ‘More Trouble Every Day’).

Pour clore le disque, Zappa propose son incestueux ‘Be-Bop Tango’, complexe et arithmétique, représentation sur scène d’une danse pervertie. Cela n’a malheureusement que peu d’intérêt puisque l’image manque ; le ‘Be-Bop Tango’ s’accompagne d’une chorégraphie improvisée par des spectateurs à partir des notes jouées et chantées par George Duke. L’absence de visuel s’avère assez préoccupant et ennuyeux (voire ridicule) pour un passage durant une dizaine de minutes...

Selon l’humeur, Roxy & Elsewhere apparaîtra chaleureux, ou un peu moins... On pourra se sentir inspiré et absorbé par l’identité de cette musique ensoleillée et funky (surtout s’il on est en phase totale avec l’esprit Zappa), ou bien juger que les musiciens se regardent parfois jouer, au sein d’une musique rythmée qui peine un peu à cacher sa densité. Roxy & Elsewhere se veut communicatif, mais on ne sait pas toujours s’il s’agit d’un échange avec l’auditeur, ou simplement entre les musiciens eux-mêmes. Je parle en termes musicaux, même si la saynète de ‘Dummy Up’ rend assez bien au final (Jeff Simmons essaye de convaincre Napoleon Murphy Brock de fumer un diplôme…)

Roxy & Elsewhere n’en demeure pas moins un classique d’un artiste, d’un groupe et d’une période très symbolique dans une discographie tentaculaire. Il dévoile un témoignage sur scène qui n'est pas négligeable, apportant un regard précis sur un stade de l'évolution des Mothers. Globalement, Roxy & Elsewhere représente donc un album impressionnant à bien des égards, même si sa réputation semble supplanter légèrement sa valeur intrinsèque.

Note : 4/6

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vendredi, novembre 09, 2012

Frank ZAPPA Waka/Jawaka (1972)

Frank Zappa - Waka/Jawaka
Jazz Rock (U.S.A.)


Waka/Jawaka ressemble, pour son style, au petit frère de The Grand Wazoo. Mais sorti quelques mois avant, il devrait pourtant en être l’aîné. Chaînon manquant entre Hot Rats et The Grand Wazoo, Waka/Jawaka est la preuve que Zappa occupe bien son temps, alors même qu’il se trouve en chaise roulante, la jambe plâtrée, suite à une agression en plein concert (un spectateur l’avait jeté dans la fosse…)

Le disque présente avant tout deux longs morceaux : ‘Big Swifty’, de plus d’un quart d’heure, et le morceau titre d’une douzaine de minutes, qui apparaît comme le moment majeur de l’album. Zappa évolue de plein pied dans un jazz rock aux allures progressives, même si le line-up reste plus resserré que sur The Grand Wazoo. Liquide et acide, la musique de Frank Zappa soigne ses accents obliques, laissant l’auditeur se perdre (peut-être un peu trop) dans ses labyrinthes de cuivres, toujours appuyés par des percussions intraitables. En guise d’entracte, deux titres de plus petit format, ‘Your Mouth’ et ‘It Just Might Be A One-Shot Deal’, plus en retrait, mais donnant un certain équilibre à l’ensemble de l’opus.

Waka/Jawaka apparaît souvent comme un classique même si je pense que c’est surtout le morceau-titre qui reste le plus brillant pour sa qualité intrinsèque, ‘Big Swifty’ impressionnant davantage pour son envergure et pour l’ingéniosité d’une recette jazz ambitieuse qui semble fonctionner. En tout cas, les méandres de ces différents morceaux tortueux font de Waka/Jawaka une œuvre complexe et dense, pas forcément facile d’approche pour le novice, mais grandement maîtrisée.

Note : 4/6

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vendredi, juillet 13, 2012

CAPTAIN BEEFHEART & HIS MAGIC BAND Trout Mask Replica (1969)

Captain Beefheart - Trout Mask Replica
Euh... expérimental (U.S.A.)


Trout Mask Replica semble aux premiers abords un disque particulièrement énigmatique. De par sa pochette, mais aussi par les 28 titres qui le composent, autant de courtes questions musicales en suspens, autant de petites pièces anticonformistes en liberté. Produit par Frank Zappa, cet album, le classique par excellence de Beefheart, devient le truc anormal et extravagant de l’époque. Et ce pour longtemps.

Le contexte de création est lui-même déroutant. On entend parler d’ascétisme violent, de discipline dominatrice, de surinvestissement personnel des musiciens, reclus dans une baraque proche de L.A.. Le récit de John French (aka Drumbo), batteur essentiel, musicien central dans le Magic Band (la courroie de transmission intelligente entre Don et les autres membres), peut être lu ici et . Les conditions de production sont souvent consubstantielles à l’œuvre, mais peut-être devons-nous en faire partiellement abstraction ici. Ce serait entrer dans un débat d’un autre ordre, qui nous dépasserait sans doute.

A nos oreilles, un joyeux désordre musical… Des parties guitares clinquantes et déglinguées, emmêlées les unes aux autres, des rythmes de batterie déréglés et syncopés, une voix schizophrène qui éructe, s’extasie, part dans des grognements et délires incantatoires, des instruments à vent qui couinent, braillent comme des animaux, ondulent, se faufilent au sein de morceaux cubistes… Tout s’entrechoque, se bouscule. Tout est cacophonie, déstructuration, déconstruction. Défiguration. Bref, un beau foutoir que l’on découvre avec une curiosité amusée, mais non sans effroi, parfois.

Trout Mask Replica est le prolongement des œuvres précédentes, l’extrapolation d’une spontanéité primale mêlée à une forme d’érudition étrange que l’on parvient à démasquer. Les musiciens ont appris à maîtriser leurs instruments et les influences free jazz et delta blues demeurent prégnantes.

Un disque extatique. On cherche à y entrer, mais son exubérance profonde nous révèle tout le mouvement consubstantiel à la musique rock, et qui en sort. L’opus dévoile sa danse, quasi tribale, l’essence même du rock 'n' roll, et il ne s’agit dès lors plus d’y chercher un quelconque mystère à élucider, comme dans une quête infinie. En ce sens Trout Mask Replica est précisément rock, appuyé également par une réelle dynamique "garage" omniprésente dans l'album.

Un disque originel. Qui se replonge dans les fondations jazz et blues, avec tout un héritage d’expérimentations brutes que lui-même est en train ici de préparer pour la suite. Miroir et modèle. En ce sens Trout Mask Replica est à la fois célébration et avant-gardisme.

Les gimmicks, les riffs, les lignes mélodiques… Les différents moments du disque finissent par se dévoiler ensuite, au fil des écoutes. Plusieurs logiques superposées apparaissent, défilent, et finissent par former un tout un peu plus cohérent à nos oreilles.

Il y a aussi un aspect imagé dans cet album, des phrases ou expressions emblématiques ("Fast & bulbous", "mousetrapreplica"…), des personnages acteurs-musiciens dans l’album (‘Drumbo’, ‘The Mascara Snake’…). L’invention d’une nouvelle grammaire de sons, de nouvelles syntaxes musicales mais aussi d’une symbolique. Et des masques.

De tous ces morceaux (souvent) miniatures, de ces collages sculptés, on peut chacun en tirer une poignée de favoris personnels : l’incontrôlable et euphorisant ‘When Big Joan Sets Up’, la furie (l’exutoire ?) de ‘Pena’, le riff tranchant de ‘Moonlight on Vermont’, l’effrayant ‘Dachau Blues’… Il y a aussi ‘Sugar ‘N Spikes’ que j’aime beaucoup, sautillant, avec des parties de guitare bien plus mélodiques qu’à l’accoutumé. Sans oublier ‘Neon Meat Dream of a Octafish’, ‘Sweet, Sweet Bulbs’, l’instrumental free ‘Hair Pie: Bake 1’, le riff de ‘Veteran’s Day Poppy’, déjà post-rock avant l’heure…

Exubérance, exutoire, extase. Trout Mask Replica ressemble à un disque déséquilibré dans tous les sens du terme. Pourtant il parvient à garder le cap, entre concept et spontanéité, entre mystère et évidence, entre appui sur un héritage et ouverture vers de nouveaux horizons. Un disque unique, dément et démentiel, mais vivant avant tout, au carrefour de deux décennies importantes d’expérimentations.

Note : 5,5/6

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samedi, juin 30, 2012

CAPTAIN BEEFHEART & HIS MAGIC BAND Safe As Milk (1967)

Captain Beefheart - Safe As Milk
Blues Rock / Expérimental (U.S.A.)


Safe as Milk est le premier album de Captain Beefheart et de son Magic Band. Un blues primal, excentrique et électrique, celui du loup-garou Don Van Vliet, prophète sauvage, élaborant une musique multi facette et fougueuse, communicative et spontanée, aux accents dadas. Sa voix rauque et hoquetante dirige ces douze morceaux déglingués, dotés d’une force tribale (animée entre autre par l’héritage de Bo Diddley), et joyeusement sinistres. La voix du désert, la voie d’un rock sauvage. Ambigu. Sur courant alternatif.

La création de Safe as Milk reste marquée par les chamboulements successifs d’un line-up confus, un peu insaisissable. On note en tout cas la présence de Ry Cooder et de Taj Mahal. Et puis le mystérieux fantôme, Herb Bermann, crédité pour 8 des 12 titres, hante le disque.

Petite fantaisie doo-wop encore inoffensive (‘I’m Glad’), salve delta blues (‘Plastic Factory’), rock tribal (‘Abba Zaba’) ou sautillant (‘Grown So Ugly’), influences folk-/blues-rock, garage… Safe as Milk montre un réel éclectisme. J’ajouterais que le doo-wop était aussi une petite faiblesse de l’ami Zappa… Le disque s’offre bien sûr au moins quelques classiques : les dynamiques ‘Sure 'Nuff 'n Yes I Do’, ‘Zig Zag Wanderer’ et l’effrayant ‘Electricity’. En fait, les titres de l’album se dissocient parfois du classicisme rock et de ses avatars, effritant leurs codes, gommant leurs effigies et leurs symboles, les faisant grimacer.

Safe as Milk n’est pas vraiment banal, demeurant déjà contaminé en germe par une vraie recherche, un dépassement, une volonté de s’extirper, mais davantage comme une pulsion, un instinct, moins comme une intellectualisation. Le résultat en devient d’ailleurs plutôt abordable. Et curieusement, au vu de la relative accessibilité de ce disque, je me demande parfois si on ne confond pas le plaisir que l’on en tire avec le soulagement exceptionnel de comprendre assez rapidement une œuvre du capitaine...

Note : 5/6

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lundi, juin 25, 2012

Frank ZAPPA Apostrophe (') (1974)

Frank Zappa - Apostrophe
Fusion / Concept (U.S.A.)


Apostrophe continue sur la même lancée qu’Over-nite Sensation, avec une épine dorsale quasi identique, autour des Mothers deuxième version. La cohorte de musiciens qui soutient ce projet n’est d’ailleurs pas en reste, comptant sur les présences supplémentaires de Sugar Cane Harris (violon), Napoleon Murphy Brock (back-up vocals et sax), Aynsley Dunbar, Johnny Guerin et Jim Gordon (tour à tour aux fûts), ou encore Jack Bruce de Cream (basse) sur le morceau titre !

La priorité est donnée à la multitude de styles qui s’entrechoquent et on retrouve également l’impact de la narration, davantage appuyée, avec la forte complicité des instruments qui prennent part au récit en symbolisant de manière sonore ses différents événements. Pourtant, les thématiques habituelles sont délaissées et la satire sociale légèrement en retrait, au profit de l’histoire de Nanook l’eskimo (cf. le film de Robert Flaherty, 1922) et de Fido le chien (non sans un « humour » pas très finaud).

Véritable concept album dans lequel la symbolique musicale est reine, Apostrophe ressemble déjà à un aboutissement pour l’artiste. L’ensemble du disque, court d’une demi-heure, est très cohérent, les différentes scénettes-vignettes s’enchaînant à merveille. Les textures de sons, multiples, communiquent, se répondent, et font d’Apostrophe un voyage multi sensoriel en plusieurs dimensions. Cela est notamment flagrant sur ‘Nanook Rubs It’… Mais on ne saurait oublier les vertigineuses mélodies en escalier des percussions sur ‘St. Alfonzo’s Pancake Breakfast’, la puissance blues de ‘Cosmik Debris’, la rythmique hypnotique de ‘Excentrifugal Forz’, le jam d’‘Apostrophe’… Les styles sont une fois de plus multiples, mais on sent toujours cette patte Zappa authentique.

C’est vrai, à la toute première écoute, Apostrophe ne m’a pas du tout semblé accessible. Pourtant son format court et la façon dont les instruments charment l’auditeur dès les 3-4 premières écoutes en font un disque finalement bien peu récalcitrant. Il nécessite par ailleurs un investissement dont l’intensité s’évapore au fil des minutes, même s’il ne contient pas de morceaux proprement accrocheurs ou catchy de façon classique, comme ‘Peaches En Regalia’ par exemple. Au final, on parvient tout de même à s’« installer » au sein de morceaux en particulier. À mon humble avis, c’est sans doute un détour obligé pour comprendre Zappa, mais pas nécessairement le premier disque sur lequel se pencher pour découvrir l’artiste.

Note : 4,5/6

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dimanche, juin 24, 2012

Frank ZAPPA Over-nite Sensation (1973)

Frank Zappa - Over-nite Sensation
Rock / Fusion (U.S.A.)


Fort d’une quinzaine de disques à son actif, Zappa nous offre cette fois le sympathique Over-nite Sensation. Il s’appuie sur la troisième version des Mothers fraîchement créée et qui fonctionne déjà à plein régime : Bruce Fowler (trombone), Sal Marquez (trompette), Ian Underwood (flûte, clarinette, saxophones), soutenus par Ralph Humphrey (batterie) et Tom Fowler (basse). Bien sûr on ne saurait oublier la présence de Jean-Luc Ponty (violons), de George Duke (claviers), de Ruth Underwood qui excelle aux percussions (marimba et vibraphone) et… de Tina Turner et des Ikettes !

Ce premier disque de ce fringant line-up fait donc suite à l’aparté « jambe plâtrée » de Waka/Jawaka-The Grand Wazoo, spirituellement liés à Hot Rats. Par ailleurs, Zappa se montre ici davantage comme chanteur-compteur, se recentre vers un rock mélodique et parfois narratif, avec ses phrases cultes. Doté d’une esthétique seventies, urbaine, cradingue et salasse, Over-nite Sensation développe au sein de titres très compacts une multitude d’arrangements qui rentrent en collision, fusionnent, bouillonnent, et s’accordent au final pour donner un résultat très homogène et dense, avec des morceaux qui s’enchaînent très bien. Pour les moments fétiches, on pense par exemple au solo de la satire médiatique ‘The Slime’, au groove de ‘Dinah-Moe Humm’, aux mécanismes progressifs de ‘Zomby Woof’, à l’euphorie hirsute de ‘Fifty-Fifty’, et au classique ‘Montana’, propulsé notamment par les vocaux de Tina Turner et des Ikettes.

Multifacette, Over-nite Sensation se montre prog, jazzy, funky, technique, populaire et un peu dépravé, foncièrement moins expérimental qu'à l'accoutumé, mais carrément rock. Une belle énergie délivrée pour l’un des classiques de Frank Zappa & des Mothers.

Note : 4,5/6

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samedi, juin 23, 2012

Frank ZAPPA The Grand Wazoo (1972)

Frank Zappa - The Grand Wazoo
Jazz Rock (U.S.A.)


À partir de 1969, Zappa entre dans la période la plus prolifique de sa carrière, en termes qualitatifs. Si le mariage jazz-rock opéré par Zappa à l’époque en aura fait douter plus d’un, The Grand Wazoo semble pour beaucoup l’un des plus beaux achèvements de sa discographie. Ce n’est pas injustifié : la recherche musicale, les arrangements complexes, la qualité de certaines mélodies, la création d’un vrai univers jazz-rock font de ce Wazoo un des plus grands.

Ecrit en période de convalescence suite à son fameux accident en concert au Rainbow Theater de Londres, l’album impressionne par son envergure et ses passages alambiqués. Soutenu par un orchestre jazz d’une vingtaine de musiciens, et élaboré en droite ligne de Hot Rats dont il garde le genre « jazz en liberté mais maîtrisé », The Grand Wazoo compte de façon symbolique la bataille menée contre les Médiocrates, hydres du mauvais goût, au sein d’une Rome antique et fictive. Cette idée de représenter musicalement une histoire sera également développée dans Apostrophe, avec d’autres thématiques. Quand je vous parlais du lien entre la musique de Zappa et le cinéma, enfin plutôt, le récit

Les grands moments de liberté du disque sont principalement incarnés par ‘For Calvin (And His Next Two Hitch-Hikers)’ et surtout le morceau titre, sur la face A. Sur la seconde ‘Eat that Question’ et le magnifique et intime ‘Blessed Relief’ brillent par leurs enchevêtrements et leurs univers mélodiques envoûtants ou entêtants, toujours magiques. Une palette de sentiments musicaux contrastés pour un résultat flamboyant. Proprement grandiose, The Grand Wazoo demeure un disque tout en relief, recherché et riche, tel un classique suprême. Du grand art.

Note : 5,5/6

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mercredi, juin 06, 2012

Frank ZAPPA Hot Rats (1969)

Frank Zappa - Hot Rats
Jazz Rock (U.S.A.)


Si Zappa mêle l’humour à la musique, on ne peut pas non plus négliger les parallèles avec le 7ème art. En effet, ses créations semblent parfois se dérouler comme un film, avec son intrigue, ses concepts et ses répliques, ses moments forts, ses phrases cultes. Un groupe plus récent comme Mr Bungle aurait par exemple une approche parfois similaire. Et puis, en ouvrant Hot Rats, le doute n’est plus permis : "The movie for your ears was produced and directed by Frank Zappa".

Hot Rats est un disque phare parce qu’il permet d'une part de mettre en lumière certains aspects fondamentaux de la carrière de Zappa, et d'autre part de se frayer un chemin dans sa longue et tortueuse discographie. Un album (presque) entièrement instrumental, expérimental à sa façon, et de grande envergure. L’ensemble des morceaux est vraiment d’une solide homogénéité, et cette cohérence apporte un côté imposant au disque. Hots Rats représente un travail de composition et de production de haut niveau, sur les sons et les couleurs d’un rock doré et sophistiqué.

Fondamental pour l’époque, Hot Rats reste un support essentiel de jazz rock, animé par une culture de musique contemporaine. La rencontre est fructueuse, et pour ce faire, Zappa choisit cette fois de s’écarter du cycle d’albums réalisés avec les Mothers première mouture. Pour son deuxième disque dit « solo », il s’entoure d’un tout autre orchestre, technique et pro jusqu’au bout des doigts, avec des invités prestigieux comme Shuggie Otis et Jean-Luc Ponty. Certains musiciens seront d’ailleurs ses compagnons de route pour des albums futurs, réalisés avec d’autres versions des Mothers. Ian Underwood, fidèle multi-instrumentiste, qui avait déjà participé à d’autres œuvres de Zappa, lui prête main forte (piano, orgue, flûte, clarinettes, saxophones !). À noter aussi la présence de Captain Beefheart sur ‘Willie the Pimp’, bien évidemment. Les deux artistes amis n’auront d’ailleurs pas fini de collaborer (et aussi de se brouiller). Malgré ses changements, le disque garde pourtant une avancée logique dans le parcours de l’artiste.

Parmi les moments forts indiscutables, je retiens tout d'abord l’ouverture : brillante, lumineuse, radieuse, magique, euphorisante. ‘Peaches en Regalia’ est un des meilleurs morceaux de Zappa et l’une des plus belles introductions d’album. Un collage mélodique, jazzy et chaleureux... indispensable.

Le disque donne évidemment une forte place aux soli, que ce soit la guitare de Frank Zappa, le sax de Ian Underwood, ou le violon (Jean-Luc Ponty ou Don Sugarcane Harris). On le voit notamment sur ‘Willie the Pimp’, ‘Son of Mr Green Genes’, et évidemment ‘Gumbo Variations’ (la version CD réalisée en 1987 allonge d’ailleurs le solo époustouflant d’Underwood). L’improvisation reste absolument essentielle pour ce disque mais cela n’empêche pas d’être tout autant séduit par les titres plus « chantants », comme ‘Little Umbrellas’ et surtout ‘It Must Be A Camel’, ces moments de jazz soignés et mélodiques, de très bonne facture.

Hot Rats est un disque à deux dimensions, présentant à la fois des sections courtes, mélodiques, très soignées à l’écriture et à la production, et des moments d’inventivité libre et créative, d’effervescence musicale et de dépassement de soi. Ses avancées musicales insérées dans le contexte de l’époque, et le plaisir communicatif des titres le composant, font de Hot Rats une œuvre emblématique et enthousiasmante, célébrant la rencontre féconde entre le rock et le jazz.

P.S. : ce disque a été retravaillé en 1987 par Zappa. Cette chronique tient compte de la version LP originale de 1969. Des compléments sur ces différentes éditions, ici et .

Note : 5,5/6

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vendredi, mai 25, 2012

Frank ZAPPA & THE MOTHERS OF INVENTION Freak Out! (1966)

Frank Zappa - Freak Out!
Psychédélisme / Expérimental (U.S.A.)


L’écoute de Freak Out! est essentielle en bien des points. Elle reste indispensable pour comprendre la genèse du travail de Zappa d’une part, et pour se plonger dans les entrailles de l’époque d’autre part ; les expérimentations psychédéliques sont justement l’envers du décor, l’autre face de ces sixties mélodiques et chatoyantes.

Au milieu des années 60 émergeait-il autant de disques si ambitieux ? Freak Out!, œuvre des Mothers of Invention sous la houlette de Frank Zappa, est un disque de rock oblique, à la fois conceptuel et expérimental, psychédélique et intellectuel, notamment dans sa pièce finale complètement hors du temps, avant-gardiste et non conventionnelle : ‘The Return of the Son of Monster Magnet’, forme d’orgie simiesque et chaotique un peu dérangeante, un titre extra-terrestre pour l’époque, une ébauche plongeant ses racines dans les travaux sur percussions de Varese, pour lequel Frank Zappa avait beaucoup d’admiration. Et tout cela ne manquera pas d’inspirer Mr Bungle… Les deux morceaux qui précèdent cette longue pièce, ‘Help I’m a Rock’ et surtout ‘It Can’t Happen Here’, autres débauches musicales, l’annoncent véritablement, comme phases incantatoires, libres et déstructurées, schizophrènes et ébouriffantes. Zappa semble en avance sur son temps, mais également en tentant un décalage.

Cependant les autres morceaux, davantage imprégnés par les musiques sixties classiques, dans l’air du temps, ne sont pas en reste, loin de là, et parfois même soutenus par la puissance d’une section orchestrale. Il y a toujours une aura si particulière, qui se décline aussi bien dans l’énergie du puissant ‘I Ain’t Got No Heart’, que dans les mystères au terrifiant ‘Who Are the Brain Police?’, baignant quant à lui dans un esprit psyché de zombie... De plus Zappa montre son attachement profond pour le doo-wop sur ‘Go Cry on Somebody Head’s Shoulder’, écrit avec Ray Collins. Il peut également s’adonner à une forme de dramaturgie sur ‘How Could I Be Such A Fool’, appuyé par une solide et emphatique instrumentation, ou à davantage de légèreté enfantine, toujours maîtrisée, sur ‘Wowie Zowie’ (dont le titre, tout comme l’iconographie des Mothers, inspirera un célèbre album de Pavement dans les 90’s). Les mélodies sont souvent choyées, entraînantes, comme sur ‘Any Way the Wind Blows’, qui nous transporte 50 ans en arrière, avec une réelle authenticité. ‘I’m Not Satisfied’ garde toute sa force, ‘Trouble Every Day’ est une litanie animée par un harmonica brûlant, et ‘You’re Probably Wonderin Why I’m Here’ semble exemplifier, symboliser musicalement l’humour des Mothers. Enfin, on sent par moment dans certains titres, une forme de rage (proto-)punk subtile, une énergie rappelant furieusement l’atmosphère du genre. Il y a donc un travail d’écriture polyvalent et, quand on regarde le reste de la discographie de Zappa, on comprend que l’artiste a côtoyé toutes les époques, ce qui lui donne un aspect un peu « éternel », même si malheureusement, un crabe l’emporta en 1993.

Sarcastique, caustique, Frank Zappa s’attaque déjà à la société qui l’entoure. Cela dit, si le fond est presque consubstantiel à la forme chez Zappa, je me focalise bien davantage sur la seconde au détriment du premier. Ce qui m’intéresse avant tout ce sont les impulsions qu’il donne à l’histoire, la complexité de ses albums polymorphes, la fusion des genres, sa profonde érudition et sa passion pure pour l’art. De façon générale, le concept en musique est chose difficile à maîtriser : parfois il la transcende, parfois il la disqualifie trop facilement, la transformant en prétexte gratuit. Frank Zappa essayera tout de même de nous dire aussi quelque chose, sur les rapports incestueux entre musique et humour. L’occasion de vérifier tout cela à travers certains de ses classiques, que nous aurons le plaisir d’aborder.

Note : 5/6

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mardi, novembre 02, 2010

STEELY DAN Gaucho (1980)

Steely Dan - Gaucho

Jazz-Rock / Lounge Pop (U.S.A.)


Gaucho est le dernier disque du groupe avant une longue période d’absence : 20 ans sans le moindre album studio pour la formation ! Dans la lignée du jazz-rock d’Aja, Gaucho présente une pop suave et méticuleuse, certes plus clinique que son prédécesseur, mais qui garde encore son côté stylé. Le soin apporté aux différents morceaux ne fait jamais défaut à un disque qui brille par son élégance, sa précision et sa sophistication.

Les emblématiques ‘Babylon Sisters’, ‘Hey nineteen’ & ‘Time out of Mind’ (dans lequel s’invite la guitare de Mark Knopfler) tiennent la dragée haute, quand ‘My Rival’ et ‘Glamour Profession’, plus incisifs et groovy, saisissent l’auditeur par leur cadence et leur régularité hypnotiques. La science du beat, encore une fois. Pour ‘Third World Man’ et le morceau-titre, où tout est une fois encore question de finesse, nous sommes indiscutablement en présence de deux grands titres, riches et pénétrants, presque émotifs, d’une très belle subtilité.

On perçoit ainsi toujours ce souci de l’atmosphère, de la justesse et de la mesure, de la souplesse et de la dextérité, le tout interprété par un personnel fourni et de haut niveau (Chuck Rainey, Anthony Jackson, Steve Gadd, Bernard Purdie, Michael Brecker, Patti Austin …). Et pourtant la route fut ardue pour parvenir à enregistrer l’opus : l’accident de Walter Becker, percuté par une voiture ; les problèmes de propriété de droits entre compagnies de disques ; la perpétuelle insatisfaction des protagonistes… Et puis un morceau, ‘The Second Arrangement’, aurait été effacé par mégarde…

Les difficultés d’enregistrement n’auront donc pas eu raison de la qualité d’un disque mature au possible, soigné et profond, et dont les ambiances lounge et soul, parfois nocturnes, plongeront l’auditeur dans un univers comme seul Steely Dan sait les créer, forme d’hommage au jazz mâtiné d’un vernis moderne, savante recette d’où résonne l’essentiel : la magie.

Note : 5/6

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