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Exil progressif

Un blog old-school sur les musiques progressives et psychédéliques

vendredi, juillet 28, 2006

RED KRAYOLA God Bless the Red Krayola and All who Sail with It (1968)

Red Krayola - God Bless the Red Krayola and All who Sail with It
Psychédélisme / Expérimental (Etats-Unis)


Si le premier opus du groupe était un kaléidoscope musical de morceaux nébuleux, acides et colorés, le deuxième album est un feu d'artifice de vingt titres expérimentaux de très courte durée, entre quelques secondes et trois minutes environ. Mayo Thompson et Steve Cunningham nous guident pour cette nouvelle croisière expérimentale et sont accompagnés de Tommy Smith aux percussions. Sorti à la place de Coconut Hotel et boudé par International Artists, God Bless... est une oeuvre de miniaturisation artistique. Il ne s'agit donc plus de micro-symphonies aux textures élastiques comme sur The Parable of Arable Land mais d'un travail sur des surfaces et des volumes sonores bien plus petits.

Ce second album semble a priori difficile à appréhender. L’ensemble n’est pas très catchy et mélodique, et les morceaux sont si courts qu’on a parfois du mal à vraiment rentrer dedans. La musique de Red Krayola se veut pourtant « directe » : elle s'adresse directement aux gens, sans détours. Elle concerne aussi directement la musique en général, celle peuplée par les sons du monde entier : une musique internationale en quelque sorte. Alors voilà le paradoxe : la musique la plus directe serait finalement la plus difficile d'accès ?

L'ensemble des morceaux de God Bless… se trouve parfois dans la lignée des travaux de John Cage, et suivent les voies du dadaïsme et des illuminations puissantes liées aux drogues et autres acides (un peu comme les premiers Barrett). Ce recueil obéit aux lois de la fragmentation et de la déconstruction, produisant un résultat ambigu dépourvu de toute linéarité. God Bless... regorge d'explosions sèches et d'éruptions orgiaques et rythmées, de compositions minimalistes et chaotiques, de recherches sonores contorsionnistes... mais se rapproche dangeureusement du punk (‘Dairymaid's Lament’), de la future new wave (‘Leejol’) et du heavy-métal (‘The Jewels of The Madonna’). On retiendra aussi la dynamique rythmique de ‘Save the House’ et les tentatives expérimentales de ‘The Shirt’.

Néanmoins, l’expérimentation comme fin en soi n’est pas systématiquement synonyme de réussite ou de plaisir. Je refuse aussi de m’agenouiller devant une musique sous l’unique prétexte qu’elle est en avance sur son temps. Ce qui me gêne dans God Bless…, c’est que ce disque présente davantage des idées que des morceaux. Or, les premières ne sont intéressantes qu’à partir du moment où elles sont bien intégrées dans les seconds. Ainsi, la lumière de la créativité de Red Krayola pourra peut-être éclairer 40 ans de musique futuriste mais son côté trop hermétique m’empêche de participer véritablement au voyage.

Note : 4/6

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Jean-Michel JARRE Oxygène (1976)

Jean-Michel Jarre - Oxygène
Musique électronique (France)


Pour beaucoup, Jean-Michel Jarre c’est un peu le gars qui fait de la musique d’ascenseur, ou de celle qu’on entendrait dans la salle d’attente du dentiste. Paraît-il. Cependant, Jarre a réussi à populariser l’électronique (certes il n’est pas le seul), et certaines de ses œuvres n’en demeurent pas moins de qualité.

Il est vrai, de l’autre côté du Rhin, de nombreux groupes avaient déjà plus ou moins mis à plat ce genre de musique. Je pense notamment à Tangerine Dream. De plus ces groupes allemands en étaient à leur deuxième phase : ils avaient déjà produit plusieurs disques de psyché cosmique qui ont fait date avant de s’adonner à une musique plus ambiante et académique… plus plate diront les puristes.

Ainsi, Jarre aurait un train de retard sur des groupes allemands qui eux-mêmes auraient déjà ourdi des œuvres plus révolutionnaires ? Deux trains de retard alors ? Ce serait peut-être comparer l’incomparable. Ce disque de Jarre comme ceux de Tangerine Dream sont très personnels et il n’est pas aisé de savoir lequel est le plus en avance dans le temps, selon le critère que l’on choisit. Quand je dis « personnel » pour Jarre c’est aussi en référence à son influence classique et à son jeu très mesuré, pour ce disque tout du moins.

Une chose est sûre à mon goût, les disques allemands ont mieux vielli que ceux de Jarre. J’ajouterais peut-être qu'Oxygène de Jarre est plus important dans l’histoire de la musique « pop », que dans l’histoire de la musique tout court. S’il a ouvert la voie il ne l’a sans doute ouverte qu’à un seul type de musique électronique, plus accessible.

Ceci dit, le disque de Jarre n’est pas déplaisant. Sa face A ressemble un peu à un grand souffle d’air frais. Oxygène est une longue respiration musicale décomposée en six parties. Une sorte de puzzle musical en fait. Si les paysages sonores du Français ont peut-être tout à envier de ceux de Tangerine Dream, ‘Oxygène II’ apparait pourtant comme un très grand morceau atmosphérique, aérien et polaire. C’est le grand moment du disque, et les deux sections qui l’encadrent ne sont pas en reste.

La face B apparaît en revanche beaucoup moins prenante. Elle commence par ‘Oxygène IV’, le tube que tout le monde connaît… vous savez la vidéo avec les pingouins… pas du grand art, non… Le long ‘Oxygène V’ se divise quant à lui en deux parties, une section calme et une section plus entraînante, dopée par une rythmique ronde et glacée. Ce morceau reste tout de même assez moyen. Si le disque se finit de manière plus que correcte avec ‘Oxygène VI’, la face B ne tient donc pas trop la comparaison avec la première.

Jarre a donc poussé son travail musical vers moins de minimalisme, d’abstraction, d’expérimental, et vers plus de mélodie. Son habileté fut récompensée par un très grand succès et son projet fut donc réussi. Aujourd’hui encore Oxygène reste un classique même si la comparaison avec ce qui se faisait outre-Rhin à l’époque pourrait lui porter préjudice. Il faut donc le prendre comme il est : un disque pour populariser la musique électronique. Mais reste à savoir si ce projet est en lui-même vraiment ambitieux, mais ça, comme nous l'avons dit, c’est un autre débat.

Note : 4/6

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mercredi, juillet 26, 2006

CARAVAN In the Land of Grey and Pink (1971)

Caravan - In the Land of Grey and Pink
Canterbury (Angleterre)


Bienvenu dans le monde magique de Caravan… In the Land of Grey and Pink fait figure de classique absolu pour beaucoup, et de passeport pour entrer dans l’univers du groupe. À vrai dire, je garde une certaine nostalgie de ma découverte d'In the Land of Grey and Pink. Déjà, la pochette… ce paysage revêtu de sa robe grise et rosâtre... je ne savais décidément pas à quoi m’attendre musicalement mais je me sentais véritablement attiré par l’esthétique de l’artwork. Quand je vis cette pochette sur le net, je savais désormais quelle devait être ma voie : trouver la route menant au « pays du gris et du rose »...

Ainsi, posséder le disque représentait déjà une grande satisfaction. Mais quand je me mis à l’écouter je fus animé d’un saisissant bonheur : l’album n’était pas uniquement symbolique… il était également excellent. Et la première écoute devenait un moment important dans ma vie de mélomane. Le charme pastoral et atypique de la musique en sucre d’orge de Caravan m’avait vraiment atteint je pense. Et le monde douillet, moelleux et cotonneux d'In the Land of Grey and Pink me tendait les bras. Je ne me trouvais pas dépaysé pour autant : le disque incarnait parfaitement le son jazzy et prog de la scène Canterbury et certaines sonorités me rappelaient irrémédiablement mes albums fétiches de Soft Machine. En outre, le folk de Caravan lorgnait presque du côté de Traffic, et la magie panoramique de King Crimson opérait… Je ne voyageais donc pas en terre hostile et inconnue.

La musique de Caravan, douce et fraîche, fondante et soyeuse, nous réserve aussi quelques moments magiques, des petits trésors que l’on garde pour soi. Certes, deux titres demeurent assez faibles : ‘Golf Girl’ et surtout l’irritant ‘Love to Love You (And Tonight Pigs Will Fly)’. Mais que dire de ‘Winter Wine’, tellement tendre et nostalgique… et de la chanson titre, amusante, forte de son petit solo magique au clavier… Mais le plus beau reste sans conteste les 23 minutes de ‘Nine Feet Underground’, morceau d’excellence, une sorte de caramel mou géant, avec des rythmiques guimauves (à la Cream sur ‘100% Proof’). Il présente des mélodies de toutes les couleurs et de toutes les humeurs, des soli de guitare et d’orgue saturé absolument parfaits, le tout restant très homogène. Et la musique de Caravan, veloutée et savoureuse, finit par nous empoigner avec la mélodie de la section ‘Disassociation’… On a vraiment l’impression que le chanteur est à la fois un peu perdu, nostalgique et résigné, dans l’attente, tout en étant conscient de la beauté musicale qui l’entoure.

In the Land of Grey and Pink montre des musiciens en grande forme et des compositions très agréables, sans tomber dans une mollesse indigente. Bref, malgré quelques titres faibles, on peut difficilement faire la fine bouche devant cette œuvre classique du groupe. En fait, même si In the Land of Grey and Pink a ses défauts et ses détracteurs, il me semble presque indispensable de faire escale dans le monde-cocon de Caravan, grâce à ce disque.

Note : 5/6

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lundi, juillet 24, 2006

SAGA Full Circle (1999)

Saga - Full Circle
Art Rock / Nouvelle Vague (Canada)

Le progressif c’est aussi les concepts : les groupes-concepts, les chansons-concepts, les albums-concepts, les discographies-concepts... Avec Saga on se retrouve un peu dans le dernier cas de figure puisque le groupe a créé une sorte de fil conducteur dans sa discographie. Saga parsème en effet ses albums de chapitres ("chapters") qui, assemblés, forment une histoire. On retrouve notamment une interprétation de ces chapitres dans le live The Chapters Live qui reconstitue l’histoire dans l’ordre. Un objet important pour tout fan du groupe visiblement !

Full Circle peut être considéré pour beaucoup comme un retour gagnant, une remise en forme pour les Canadiens. Saga en profite aussi pour continuer à écrire les Chapters qui avaient été laissés en plan depuis 1981, avec World’s Apart ! Il est clair que l’album n’est pas très ambitieux s’il on tient compte des autres œuvres que propose le monde du rock progressif mais il n’en regorge pas moins de morceaux de qualité, comme l’excellentissime ‘Home’, et ses atmosphères mystérieuses ; ‘Time Bomb’, assez efficace ; ‘Not this Way’, une ballade toute simple mais vraiment envoûtante, donnant envie de s’engouffrer dans les profondeurs de l’océan avec sa bien-aimée ; et ‘Goodbye’, morceau constituant la fin atmosphérique et émotionnelle du disque. On remarquera aussi le très bon couplet de ‘Don’t say Goodbye’ et le titre ‘Uncle Albert's Eyes’, qui transmet une forme de sérénité et une nostalgie particulière. Dans Full Circle, il se dégage globalement une certaine sophistication, dépourvue d’excès, mais aussi une profondeur et une densité dans le son, ce que l’on retrouvera sur House of Cards. Ainsi, même si l’ambition n’est pas nécessairement au rendez-vous, Full Circle reste un disque sérieux et agréable.

Note : 4/6

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dimanche, juillet 23, 2006

SAGA House of Cards (2001)

Saga - House of Cards
Art Rock / Nouvelle vague (Canada)


C’est sur les bases de nouveau posées par Full Circle que Saga nous offre House of Cards. Certes ce disque est plus direct, voire plus FM que son prédécesseur, mais le style très propret du groupe, tout comme les ambiances étranges qu’il distille, demeurent. En tout cas, House of Cards possède bien quelques atouts : la production limpide, les ambiances créées par les nappes de claviers et le son croquant de la guitare de Ian Crichton, en verve sur plusieurs soli. Certains morceaux sont plutôt plaisants, comme l’inquiétant ‘God Knows’ ou encore ‘That’s How We Like It’, titre assez entraînant. Mais on retiendra surtout ‘We’ll Meet Again’ pour son riff d’intro excellent et ses atmosphères, tout comme le très bon ‘Only Human’ qui nous gratifie en effet d’une mélodie plutôt efficace au couplet et d’un solo court mais très accrocheur et classieux. On restera beaucoup plus circonspect pour le reste, et notamment à propos des morceaux les plus mièvres, comme ‘Once in a Lifetime’, le single ‘Money Talks’, ou encore la chanson-titre. Saga joue en effet parfois la carte FM décomplexée mais n'évite pas toujours les clichés du genre, ce qui demeure bien compromettant. Cependant, le disque reste assez attachant et ses meilleurs moments parviennent parfois à nous faire oublier ses écarts.

Note : 4/6

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RED CRAYOLA The Parable of Arable Land (1967)

Red Crayola - The Parable of Arable Land
Psychédélisme / AVG (Etats-Unis)


1967 : date de l'apocalypse psychédélique. Red Crayola est la bête, l'ovni artistique monstrueux et génial, formé à Houston en 1966. Ce groupe magique, tout en contenant l'essence intime et endiablée du psychédélisme, s'oriente aussi vers d'autres horizons musicaux : leur musique colorée se mêle à un audacieux free jazz directement inspiré par John Coltrane, ou à un noise rock futuriste et visionnaire. Le free form freakout mis en place est créé par différents instruments : flûtes, kazoos, harmonica, marteaux, bouteilles, cloches... Un véritable tableau d'abstractions sonores et multicolores : six titres de buée acide, s'écroulant nonchalamment dans un tourbillon infernal de psychédélisme dantesque. Une page brûlante qui se consume jusqu'à l'épopée post-punk. Les atmosphères vaporeuses des compositions de Thompson/Barthelme/Cunningham se courbent, se tordent, se distordent, semblent si complexes et cérébrales, si sombres et intenses, si cliniques et viscérales. Et Mayo Thompson tient la barre, lui l'instigateur rusé de ce chaos organisé. Ainsi, The Parable of Arable Land présente une musique sauvage, une forme d’hommage à la fois au bruit et au silence (‘The Hurricane Fighter Plane’ et ses atmosphères apocalyptiques, fiévreuses et nuageuses, et le torrent d'amphétamines de ‘Transparent Radiation’…) Les mélodies baignent dans des flux de vapeur musicale psychédélique (‘The Hurricane Fighter Plane’ évidemment, le début de ‘Transparent Radiation’, ‘Pink Stainless Tail’, la deuxième partie toute calme de ‘Former Reflections Enduring Doubt’). Aussi, les morceaux longs alternent parfois avec d'autres plus courts ; l'éprouvante suite ‘Pink Stainless Tail’ laisse sa place à l'ultime chanson-titre dans laquelle des bouteilles s'entrechoquent, comme des fossiles, des squelettes possédés. C’est l'art de créer des sons nouveaux avec des objets familiers, communs, banals. Les paradis de LSD semblent en tout cas bien loin de l'enfer que créent ces diablotins de Red Crayola. Pas une seconde de répit pour s'enfuir vers le purgatoire. L'enfer existe : et voici un des plus grands disques de psychédélisme de tous les temps.

Note : 5,5/6

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jeudi, juillet 20, 2006

LOVE Da Capo (1967)

Love - Da Capo
Rock / Psychédélisme (Etats-Unis)


Da Capo est le deuxième album de Love, sorti en 1967. C'est aussi un nouveau départ, l'occasion d'élargir le line up. Il contient deux faces, deux mondes, un peu comme les deux visages de Janus.

Du côté de la face A : si Love interprète quelques chansons colorées, baroques et cristallines, le groupe nous offre aussi ‘7 and 7 is’, titre proto-punk obscur et visionnaire. Le ronflement des cordes rend le son de ce titre autobiographique et chaotique encore plus unique. On compte aussi l'énigmatique ‘The Castle’, qui annonce un peu l'acoustique épuré de Forever Changes, et le classique ‘She Comes in Colors’ qui servira d'inspiration pour le titre ‘She's A Rainbow’ des Stones.

Du côté de la face B : ‘Revelation’, le déluge. Un jam psychédélique apocalyptique, une oeuvre d'art. Le blues y est revisité, et rencontre à nouveau, de façon violente, le psychédélisme. Une entame de haute voltige laisse ensuite place à une pure illumination d'une vingtaine de minutes. Une ligne de basse continue, qui finira par se métamorphoser, soutient des guitares diluviennes. Un chant insensé, des paroles hallucinées, une touche jazz... ‘Revelations’ se positionne comme l’un de leurs meilleurs morceaux. Il s'agit aussi du seul titre, avec ‘Orange Skies’ (écrit en 65 par MacLean), qui ne fut pas composé exclusivement par Arthur Lee.

‘Revelations’ est donc  un jam collectif, ambitieux par sa longueur, sa structure, son ambiance. À l'instar du Velvet et de Love, les meilleurs groupes des 60's ne manqueront pas de se lancer dans des épopées psychédéliques : les Rolling Stones (avec ‘Going Home’, avant Love), Pink Floyd et Red Crayola pour ne citer qu'eux. De l'art pur et dur, alors que bien d'autres groupes sont encore restés à la structure traditionnelle d'une chanson – ce qui, entendons-nous bien, n'est pas nécessairement un reproche.

Da Capo apporte une base crédible et solide pour une formation émérite des années 60. Muni du long ‘Revelations’, Love se montre en avance sur son temps. Actif sur tous les fronts, Love a également le don d'écrire des chansons sobres, imprégnées de la magie du matin ; l'album Forever Changes viendra renforcer cette impression.

Note : 5/6

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lundi, juillet 17, 2006

LOVE Forever Changes (1967)

Love - Forever Changes
Folk-Rock Baroque / Psychédélisme (Etats-Unis)


Même si Da Capo avait posé quelques unes des bases artistiques de Love, Forever Changes semble venir d'un autre monde, à mi-chemin entre les châteaux espagnols et la brume matinale de Los Angeles. Si le précédent opus était plus avant-gardiste, plus intellectualiste, Forever Changes demeure davantage axé sur l'émotion et les atmosphères d’un songwriting folk très raffiné.

La face A du disque est une véritable rêverie, un modèle du genre : cordes cristallines, basse percutante, violons célestes, batterie veloutée, voix suave et plaintive, et puis ces cuivres... À partir de compositions poreuses et homogènes, lyriques et aériennes, Love donne sa définition de l’agréable, idée qui revient comme un leitmotiv dans les pensées de ceux qui s'adonnent à l'écoute de ce disque fantastique. Le groupe présente une palette d'émotions et des chansons aux couleurs pastel, au service d'un folk moderne et érudit. Les six premiers morceaux de l'opus, classieux et éthérés, prennent leur envol dans une nouvelle dimension contemplative ; avec ‘Alone Again Or’, ‘A House Is Not A Motel’, ‘Andmoreagain’, ‘The Daily Planet’, ‘Old Man’, ‘The Red Telephone’, le disque a de quoi être surprenant.

La face B de Forever Changes demeure cependant à un niveau en dessous. Elle démarre pourtant par les pas de danse du cuivré et festif ‘Maybe The People Would Be The Times Or Between Clark And Hilldale’, morceau à la classe zénithale. Mais ‘Live And Let Live’ est plus contrasté : un bon couplet, une bonne section middle, mais la fin du premier refrain est faible (le second est en revanche plus intéressant). Le titre suivant, ‘The Good Humor Man He Sees Everything Like This’, est le plus mièvre du disque : si Love invente son style, il n'est pas loin ici de la caricature. J'ai un peu de mal aussi avec le rappé ‘Bummer In The Summer’. Pour terminer l'album, ‘You Set The Scene’ démarre quant à lui avec la précision d'une horloge. La voix nargue les vents, danse sur les cordes. Un titre mirifique, délicat, gracieux, et qui se termine avec une très bonne section de cuivres.

Réussite notable, Forever Changes montre la capacité d'un groupe à développer ses réflexes dylaniens et à puiser son influence dans le folk des Byrds (écoutez la mélodie de ‘You Set the Scene’…) Au carrefour des influences, Love fait véritablement preuve de personnalité et d’application. Ce troisième album est ainsi une nouvelle pierre à l'édifice, une preuve et une facette supplémentaire du talent du groupe.

Note : 5/6

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THE PRETTY THINGS Emotions (1967)

The Pretty Things - Emotions
Pop/Rock (Angleterre)


Un disque controversé chez les Pretty Things, est-ce possible ? Effectivement... Emotions, leur troisième album, est incontestablement décrié, critiqué même par le groupe. les Pretty Things ne font plus trembler leurs auditeurs par un rhythm and blues incisif mais se rapprochent cette fois des atmosphères folks et fleuries qui parfumaient l'air du temps, en cette année 1967... L'idée est intéressante mais le groupe ne s'accorde pas bien avec l'orchestre (dirigé par Reg Tilsle) qui l'accompagne. En outre, le disque se noie la plupart du temps dans des chansons mièvres aux arrangements plus ou moins sophistiqués mais souvent bancals. Une fois encore les Things ne parviennent pas à fournir un disque totalement convaincant. On retiendra tout de même ‘The Sun’, une chanson délicate et mélodieuse, vraiment très réussie. ‘Growing in my Mind’ se détache également du reste, tout comme ‘House of Ten’, qui n’est tout de même pas bien terrible. Les autres morceaux sont assez insipides voire parfois difficiles à supporter, tant la musique est indigente (‘Death of a Socialite’ et ‘Tripping’). Quand on sait que la concurrence fait rage à cette époque, que les expérimentations de pointe sont de plus en plus répandues chez le rock, on ne peut que minimiser l'intérêt de ce disque, étouffé par les performances des groupes contemporains en tout genre (Velvet, Stones, Beach Boys, Love, Pearls Before Swine, Red Crayola...) Dans Emotions, les Pretty Things ne parviennent jamais vraiment à rectifier le tir, et s'enfoncent dans un songwriting peu intéressant, pas assez mûr. Vous l’aurez compris, Emotions est un album dont le contenu ne rime malheureusement pas vraiment avec le titre.

Note : 2,5/6

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dimanche, juillet 16, 2006

THE PRETTY THINGS S. F. Sorrow (1968)

The Pretty Things - S.F. Sorrow
Pop/Rock/Psychédélisme (Angleterre)


Coup de théâtre : l'Angleterre nous livre son premier « opéra rock » de l’histoire. Un retournement de situation dans la carrière des Pretty Things, qui deviennent avec ce disque des artistes majeurs et influents, mais pas encore vraiment populaires. Notons que Pete Townsend des Who s'est nettement inspiré de ce disque pour construire le célèbre Tommy. Le morceau ‘Trust’ sur SF Sorrow annonce d’ailleurs un peu ‘Christmas’ sur ce concept album des Who. Et dire que les Pretty Things pouvaient faire figure de « mauvais Who » les années passées…

S.F. Sorrow reste dans la logique de leur évolution : rhythm and blues, puis songwriting pop plus marqué, puis registre plus psyché... et aboutissement avec l'oeuvre ici présente. S.F. Sorrow, conte tragique et mystique, est pourvu d'une aura très particulière, s'apparentant ainsi à un trésor lumineux, une pépite dorée dont l'éclat fascine celui qui la possède. Nous sommes en face d'un travail d'orfèvre, ambitieux, original et personnel. Et symbolique. L'alchimie visionnaire et la richesse des titres de S.F. Sorrow captivent. Pop et rock, résolument psyché et expérimental, légèrement proto-punk par instant : les différentes facettes du groupe sont ainsi réunies pour former un mélange exquis, homogène et multicolore.

L'œuvre nous raconte pourtant l'existence malheureuse, et pas nécessairement extraordinaire, d'un homme solitaire et mélancolique : Sebastian F. Sorrow. Sa vie est ponctuée de mésaventures particulièrement tragiques (horreurs de la guerre, solitude, problèmes sentimentaux, disparition de la bien-aimée, culpabilité, flirt avec la mort, etc.). Et la révélation mystique de la rencontre onirique du Baron Saturday n'empêchera pas Sebastian de terminer ses jours dans la misère et la solitude, dans le besoin et dans la peine. S.F. Sorrow est un album riche, renfermant diverses petites scènes contant l'histoire d'un homme ordinaire avec un certain réalisme et un désespoir qui manque à certains disques d'époque (le Sergent Pepper des Beatles par exemple). Il s’agit donc d’une œuvre dramatique et d’un carrefour d'influences à la fois relié au passé et à l'avenir de la musique.

Grâce à leurs mélodies et harmonies, les Pretty Things se rapprochent des Stones et des Kinks. Grâce à leur touche expérimentale, S.F. Sorrow ressemble par moment à l’alter-ego de Piper at the Gates of Dawn, version pop. Et que dire de l'onirisme crépusculaire proche du Blue Marble de Sagittarius, des trous noirs expérimentaux tels ‘Well of Destiny’ et ‘Journey’, de l’accroche de ‘Balloon Burning’ et de ‘Baron Saturday’, des magistraux ‘Death’, ‘Trust’ et ‘Loneliest Person’ ? Ajoutez à cela la mélodie guimauve de ‘Bracelets of Fingers’, le folk aérien et acidulé d’‘I See You’… et vous obtenez un véritable festin psychédélique au songwriting viscéral, sombre et ouvragé, et aux arrangements sophistiqués. Norman Smith, producteur des Floyds et sixième membre des Pretty Things, demeure d’ailleurs une véritable impulsion créatrice pour le groupe.

En plus de la qualité des instrumentations, notons aussi un travail vocal de qualité, qui n'a rien à voir avec les essais hésitants des premiers albums. Forts de ses atouts, S.F. Sorrow est donc le premier rock-opéra britannique de l'histoire et possède une aura inimitable, unique et essentielle pour comprendre le disque. Création et émotion, voilà ce à quoi ont répondu les Pretty Things avec S.F. Sorrow. Ils ont eu raison, ce sont les deux mots d'ordre de tout chef d'oeuvre.

Note : 6/6

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jeudi, juillet 13, 2006

CAN Future Days (1973)

Can - Future Days
Krautrock (Allemagne)


Avec Future Days, dernier volet du triptyque, si j'ose dire, on voyage très loin. Ce disque, peut-être le plus homogène de la carrière du groupe, propose en effet un itinéraire musical, maritime et exotique. Prouvant une nouvelle fois les talents d'une section rythmique déroutante et déboussolante, cette oeuvre visionnaire et atmosphérique parvient à nous mener vers ses abysses océaniques. Avec Future Days, Can fait baigner son krautrock dans des ambiances aquatiques... Ce périple démarre avec le titre éponyme, une mélodie ensorcelante et avenante, composée par des sirènes. Can révolutionne ici son propre style et atteint des dimensions cosmiques et métaphysiques. En laissant de côté les angoisses kafkaïennes de Tago Mago, le groupe offre une musique étonnamment calme, berçant l'auditeur. ‘Spray’, le titre suivant, se situe encore plus dans une optique expérimentale, avec ses lignes boogie étouffées dans une écume atmosphérique. Quant à ‘Moonshake’, il s’agit un peu du récif de l'album, un titre un peu plus froid et dur, tout en restant très mélodique. L'album débouche sur ‘Bel Air’, titre climatique et liquide, morceau impossible de vingt minutes. Comme dans le premier titre ‘Future days’, on perçoit une mélodie discrète, suave et enchanteresse. C'est le retour des sirènes. L'influence jazzy est bien présente mais c'est évidemment le côté planant qui est prépondérant, largement accentué par la basse de Czukay, naviguant de tons en tons. La voix de Suzuki se fond et se confond avec les autres instruments, et la guitare de Karoli encadre le morceau par ses sonorités sifflotantes et lointaines. Une fois encore, la performance de Liebezeit est étourdissante de maîtrise et de maturité. Future Days est un voyage authentique vers des panoramas musicaux envoûtants. Le disque devient à lui seul une expérience à vivre, et surtout un album largement en avance sur son temps, dont l'écoute se fait fatalement indispensable.

Note : 6/6

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lundi, juillet 10, 2006

CAN Ege Bamyasi (1972)

Can - Ege Bamyasi
Krautrock (Allemagne)


Ege Bamyasi, cet album étrange à la pochette « alimentaire », est peut-être un des disques à écouter en priorité pour découvrir Can. Il contient en effet suffisamment d’ingrédients pour montrer ce que le groupe sait faire : de l'expérimental et du psychédélisme, un travail sur le son et surtout sur le rythme, et un zeste d’humour. Ege Bamyasi se place au cœur d'une trilogie qui repousse les limites de la musique d’époque. Si cet opus est tout de même nettement moins imposant, moins riche et moins kafkaïen que son prédécesseur, il demeure pourtant un excellent concentré du talent de Can, un produit de synthèse si vous voulez. Les lignes instrumentales et la façon dont elles sont entrelacées restent très complexes : on pourrait écouter l'album en ne suivant que la batterie, ou que la basse par exemple, on aurait beaucoup à dire... La verve créatrice et expérimentale du groupe est montrée dès le début du disque par ‘Pinch’, long morceau très rythmé, et ‘Sing swan song’, chanson liquide et mélancolique dont la voix annonce un peu celle de Radiohead, en plus mesurée. Si ‘One more night’ représente une forme de rigidité sonore intéressante, le frénétique ‘Vitamin C’, bombe rythmique survitaminée au groove imparable, symbolise ce que peut apporter le jeu endiablé, dansant et fuyant de Liebezeit. Cependant, le morceau le plus atypique du disque est sûrement ‘Soup’, titre de plus de dix minutes, dantesque et déboussolant. Cette pièce présente toute une dimension psychologique et se termine de façon incroyable : les instruments semblent décrire un paysage désolé ou en ruine, après un désastre. On imagine des animaux plaintifs se recueillant dans cette plaine sonore où les derniers lambeaux de fer dansent sur le sol. Les invocations de Suzuki apportent une tonalité dramatique à ce morceau qui restera une des plus grandes compositions de Can. Après ce déluge surviennent deux titres courts et plus mélodiques pour clôturer le disque : ‘I'm so green’, et le pseudo-tube ‘Spoon’. De façon générale, la richesse du disque fait de Ege Bamyasi un des classiques de Can et une source d'influence pour les scènes post rock et post punk. Une fois encore le rythme et la créativité expérimentale sont deux éléments centraux dans la musique du groupe. Mais cette fois-ci, les rythmes semblent plus façonnés par la technique humaine que par la technologie électronique. En tout cas, si Tago Mago, et Ege Bamyasi dans une moindre mesure, possédaient en eux un certain désordre psychique, Future Days, l'album suivant, s'annonce comme le calme océanique après la tempête électrique.

Note : 5/6

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vendredi, juillet 07, 2006

CAN Tago Mago (1971)

Can - Tago Mago
Krautrock (Allemagne)


Tago Mago est un souffle d'inspiration. Can va devenir un fleuve où pourront s’abreuver de nombreux artistes souhaitant entrer dans le monde de l'expérimental par la grande porte. Evidemment, Tago Mago reste un OVNI, un truc unique, un truc définitif. Si les artificiers de Can sont des peintres sonores, ce disque reste en effet leur plus belle toile. Cet album n'est pas uniquement un ensemble de collages d'improvisation mais aussi un chef d'oeuvre d'impressions oniriques, où se côtoient lyrisme et érudition. Can est un groupe humain qui maîtrise les techniques d’enregistrement tout en offrant une musique psychédélique et vivante, une musique à la fois émotive, mystique et scientifique. Tago Mago nous fait découvrir le décor mutilé d'une maison en papier, fragile et aérée, dans laquelle nous entrons librement avant de nous enfoncer dans ses salles lunaires, où circulent courants d'air et vapeurs musicales. ‘Paperhouse’, une chanson presque trop normale pour du Can, un titre nostalgique, dans laquelle nous allons abandonner progressivement nos repères, nos visions personnelles de la musique... habituelle. Une première chanson, mais la dernière occasion de laisser derrière soi un monde musical trop banal. ‘Paperhouse’ est un hommage à la guitare, et la prestation du Hendrix allemand, Michael Karoli, est d’importance. Quant à ‘Mushroom’, le morceau suivant, il s’agit d’une composition calme aux premiers abords mais qui se révèle hypnotique et tendue au fil des écoutes. L'ataraxie avant la tempête. Puis c'est la porte ouverte à l'expérimental. ‘Oh Yeah’, morceau de génie. Des structures complexes, des corridors infinis, une musique éternelle. Le coup de tonnerre, la pluie. Tout se rafraîchit. La pluie transparente inonde l'immensité de ce monde infini, où la quiétude ne saura plus dompter la folie artistique de Can. Des balbutiements invertis aux guitares tordues, tout semble ne devenir qu'imbroglio et incohérence. Le morceau se divise en deux parties : une première expérimentale et inquiétante, une seconde plus mélodique. Et les deux soutenues, une fois de plus, par la pulsation de Liebezeit. Dès lors, les rythmes percutants d'‘Halleluhwah’ déboulent... Un morceau culte, le plus long du disque. Un titre visionnaire et dansant de 18 minutes. Un certain souci rythmique aussi, comme toujours… L'heure est à la débauche musicale, mais une débauche sacrée et rythmée, au service de l'art, de la créativité, de l'intégrité. Si le morceau semble ensuite s'assagir, c’est pour mieux redémarrer ensuite. Mais la folie spectrale n’a pas de limites : ‘Augmn’, titre futuriste mais atemporel, fait ensuite son entrée. Tout est ici jeu d'ambiances. Un langage musical indéchiffrable, dans lequels se meuvent des bruits obscurs et excentriques (frottements, crissements), une syntaxe distordue, une sémantique inextricable. Le langage de la respiration peut-être, celui de râles incantatoires. Puis surviennent des percussions étourdissantes, le rythme qui semblait avoir été anesthésié et absorbé pendant le reste de la composition prend à nouveau un rôle majeur. Bref, l’angoisse intégrale du début à la fin… et un des plus grands morceaux qui m’ait été donné d’entendre. Il n'y a toujours pas de repères sur ‘Peking O’, et la déroute est à son comble. Le monde n'existe plus sous nos pieds. Si le côté atmosphérique prédomine sur la première partie du morceau (échos & delay, expression d’angoisses…) et sur la dernière (rythme étrange et diffus), les instruments semblent souffrir de dérèglement chronique dans les deux sections du milieu, pendant que Suzuki débite de manière incontrôlable une forme de charabia psychotique et incompréhensible (on a même l’impression qu’il se prend un objet métallique dans la figure à un certain moment). Enfin, ‘Bring Me Coffee Or Tea’, un chouilla exotique et plus mélodique, achève l'opus de manière presque trop prudente, histoire de reprendre ses esprits. Le monde origami ferme ici ses portes. Tago Mago est un musée du son, une chambre sonore, un disque qui impose le silence et réinvente le rythme. Une oeuvre incontournable et historique qui apporta beaucoup à la culture allemande, et à son identité musicale.

Note : 6/6

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mardi, juillet 04, 2006

CAN Soundtracks (1971)

Can - Soundtracks
Krautrock (Allemagne)


Les Soundtracks, composés de musiques de films, constituent avec Delay 1968 (autre compilation mais sortie en 81) et Monster Movie les prémisses de la grande et géniale trilogie qui va suivre : Tago Mago - Ege Bamyasi - Future Days. Même si les deux parties du titre ‘Deadlock’ lui donne un léger côté conceptuel, le disque n'est pas très homogène, jonglant non seulement avec les voix de Malcolm Mooney et de Damo Suzuki (qui intègre le groupe), mais aussi avec des compositions aux atmosphères très différentes : des morceaux très mélodiques comme ‘Tango Whiskeyman’ et ‘She brings the rain’ ; les deux sections de ‘Deadlock’, composition froide et lumineuse ; ‘Don't turn the light on, leave me alone’, ‘Soul Desert’, et l’excellent ‘Mother Sky’, tours de magie rythmique que seul Can sait produire. C’est surtout ce dernier morceau qui attire l’attention et qui donne tout l’intérêt au disque. Il s’agit d’un jam diabolique et dantesque vraiment très réussi, mettant en scène une des plus grandes sections rythmiques du siècle. Le groupe montre ses atouts : les rythmes post jazz et crypto-tribaux de Liebezeit, la basse hypnotique de Czukay serpentant entre la voix de Suzuki et la guitare de Karoli, les atmosphères froides, mystérieuses et extra-terrestres… ‘Mother sky’, le point fort indiscutable de la compilation, rejoint ainsi ‘You doo right’ dans la collection des morceaux marathoniens de Can. Concernant les deux chanteurs, la performance de Suzuki prend le dessus sur celle de Mooney, qui conserve les mêmes défauts que sur Monster Movie. Ainsi, un peu comme Delay 1968, Soundtracks est un disque de qualité, mais surtout un disque d'acrobate, de jongleur, allant un peu dans tous les sens. Il lui manque à mon goût un caractère plus fascinant, de manière notamment à accrocher de façon plus insistante l'auditeur. Le disque tarde un peu à l'attirer dans ses filets et à le conduire dans son monde. Pour découvrir Can, je conseillerais de passer directement aux choses sérieuses, avec la trilogie qui va suivre, et surtout, avec une écoute patiente et posée. Autant commencer en s'introduisant de plein pied dans la magie brute et agréablement insaisissable des meilleurs albums de Can.

Note : 4/6

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dimanche, juillet 02, 2006

CAN Monster Movie (1969)

Can - Monster Movie
Krautrock (Allemagne)


Les 60's ont permis l'émergence des monstres, ces disques déviants et hors normes qui apportèrent tant de richesse et de créativité à la musique rock. Monster Movie fait partie de ceux-ci. Certes, nous sommes loins de la démesure des oeuvres suivantes, mais quand même, arrêtons-nous ici un instant. Avec Monster Movie, Can gère l'espace musical et déforme le temps. Le groupe solidifie ses bases : les rythmes saccadés et alambiqués de Liebezeit, la guitare stridente et élimée de Karoli, les pulsations hypnotiques de Czukay, les claviers fantômatiques de Schmidt. La force de Can réside dans cette communion de pensées, dans ce collectif musical et artistique.

Aussi, Monster Movie est le seul album où l'on rencontre véritablement Malcom Mooney au chant. Et voilà le point négatif de Monster Movie, sa controverse : la performance du chanteur afro-américain peut être sujette à de nombreuses critiques.  Le fait d'isoler stylistiquement l'album du reste de la carrière du groupe ne fait pas de Mooney un paria. C'est plutôt ses excès et redondances vocales qui peuvent fortement gêner certains auditeurs. C’est la sensibilité de chacun qui tranchera. S’il ne fut certainement pas inutile, je ne pense pas que son passage dans Can fut des plus mémorables. Cela étant, cet anti-frontman exubérant a plus ou moins dirigé la musique de Can vers des horizons Velvetiens. Du moins c'était sa sage volonté.

Dans l'ensemble, le disque garde évidemment une certaine magie, une harmonie, une mystique organique. Et pas question de laisser Mooney de côté. Can est un collectif quoiqu'il advienne et ces musiciens se joignent dans cette cérémonie expéri-mentale, dans cette procession apocalyptique de spectres sous amphétamines. Au niveau des morceaux eux-mêmes, on est globalement satisfait. En effet, mise à part ‘Mary, Mary, So contrary’, ballade dispensable et un peu fatigante, le disque est assez bien garni. Le détraqué et entraînant ‘Father Cannot Yell’, le terrifiant ‘Outside my Door’, l'épique et pétillant ‘You Doo Right’ (auquel vont se joindre ‘Mother sky’ et ‘Halleluhwah’ dans la catégorie morceaux pachydermiques) font de Monster Movie un opus influent pour le rock ouest-allemand, et même au-delà. Cependant l’intérêt du disque réside davantage dans l’ambition des musiciens que dans le plaisir musical qu’on en tire ; Monster Movie demeure un disque avant-gardiste et un support pour les générations à venir.

Note : 4,5/6

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