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Exil progressif

Un blog old-school sur les musiques progressives et psychédéliques

jeudi, juillet 13, 2006

CAN Future Days (1973)

Can - Future Days
Krautrock (Allemagne)


Avec Future Days, dernier volet du triptyque, si j'ose dire, on voyage très loin. Ce disque, peut-être le plus homogène de la carrière du groupe, propose en effet un itinéraire musical, maritime et exotique. Prouvant une nouvelle fois les talents d'une section rythmique déroutante et déboussolante, cette oeuvre visionnaire et atmosphérique parvient à nous mener vers ses abysses océaniques. Avec Future Days, Can fait baigner son krautrock dans des ambiances aquatiques... Ce périple démarre avec le titre éponyme, une mélodie ensorcelante et avenante, composée par des sirènes. Can révolutionne ici son propre style et atteint des dimensions cosmiques et métaphysiques. En laissant de côté les angoisses kafkaïennes de Tago Mago, le groupe offre une musique étonnamment calme, berçant l'auditeur. ‘Spray’, le titre suivant, se situe encore plus dans une optique expérimentale, avec ses lignes boogie étouffées dans une écume atmosphérique. Quant à ‘Moonshake’, il s’agit un peu du récif de l'album, un titre un peu plus froid et dur, tout en restant très mélodique. L'album débouche sur ‘Bel Air’, titre climatique et liquide, morceau impossible de vingt minutes. Comme dans le premier titre ‘Future days’, on perçoit une mélodie discrète, suave et enchanteresse. C'est le retour des sirènes. L'influence jazzy est bien présente mais c'est évidemment le côté planant qui est prépondérant, largement accentué par la basse de Czukay, naviguant de tons en tons. La voix de Suzuki se fond et se confond avec les autres instruments, et la guitare de Karoli encadre le morceau par ses sonorités sifflotantes et lointaines. Une fois encore, la performance de Liebezeit est étourdissante de maîtrise et de maturité. Future Days est un voyage authentique vers des panoramas musicaux envoûtants. Le disque devient à lui seul une expérience à vivre, et surtout un album largement en avance sur son temps, dont l'écoute se fait fatalement indispensable.

Note : 6/6

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lundi, juillet 10, 2006

CAN Ege Bamyasi (1972)

Can - Ege Bamyasi
Krautrock (Allemagne)


Ege Bamyasi, cet album étrange à la pochette « alimentaire », est peut-être un des disques à écouter en priorité pour découvrir Can. Il contient en effet suffisamment d’ingrédients pour montrer ce que le groupe sait faire : de l'expérimental et du psychédélisme, un travail sur le son et surtout sur le rythme, et un zeste d’humour. Ege Bamyasi se place au cœur d'une trilogie qui repousse les limites de la musique d’époque. Si cet opus est tout de même nettement moins imposant, moins riche et moins kafkaïen que son prédécesseur, il demeure pourtant un excellent concentré du talent de Can, un produit de synthèse si vous voulez. Les lignes instrumentales et la façon dont elles sont entrelacées restent très complexes : on pourrait écouter l'album en ne suivant que la batterie, ou que la basse par exemple, on aurait beaucoup à dire... La verve créatrice et expérimentale du groupe est montrée dès le début du disque par ‘Pinch’, long morceau très rythmé, et ‘Sing swan song’, chanson liquide et mélancolique dont la voix annonce un peu celle de Radiohead, en plus mesurée. Si ‘One more night’ représente une forme de rigidité sonore intéressante, le frénétique ‘Vitamin C’, bombe rythmique survitaminée au groove imparable, symbolise ce que peut apporter le jeu endiablé, dansant et fuyant de Liebezeit. Cependant, le morceau le plus atypique du disque est sûrement ‘Soup’, titre de plus de dix minutes, dantesque et déboussolant. Cette pièce présente toute une dimension psychologique et se termine de façon incroyable : les instruments semblent décrire un paysage désolé ou en ruine, après un désastre. On imagine des animaux plaintifs se recueillant dans cette plaine sonore où les derniers lambeaux de fer dansent sur le sol. Les invocations de Suzuki apportent une tonalité dramatique à ce morceau qui restera une des plus grandes compositions de Can. Après ce déluge surviennent deux titres courts et plus mélodiques pour clôturer le disque : ‘I'm so green’, et le pseudo-tube ‘Spoon’. De façon générale, la richesse du disque fait de Ege Bamyasi un des classiques de Can et une source d'influence pour les scènes post rock et post punk. Une fois encore le rythme et la créativité expérimentale sont deux éléments centraux dans la musique du groupe. Mais cette fois-ci, les rythmes semblent plus façonnés par la technique humaine que par la technologie électronique. En tout cas, si Tago Mago, et Ege Bamyasi dans une moindre mesure, possédaient en eux un certain désordre psychique, Future Days, l'album suivant, s'annonce comme le calme océanique après la tempête électrique.

Note : 5/6

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vendredi, juillet 07, 2006

CAN Tago Mago (1971)

Can - Tago Mago
Krautrock (Allemagne)


Tago Mago est un souffle d'inspiration. Can va devenir un fleuve où pourront s’abreuver de nombreux artistes souhaitant entrer dans le monde de l'expérimental par la grande porte. Evidemment, Tago Mago reste un OVNI, un truc unique, un truc définitif. Si les artificiers de Can sont des peintres sonores, ce disque reste en effet leur plus belle toile. Cet album n'est pas uniquement un ensemble de collages d'improvisation mais aussi un chef d'oeuvre d'impressions oniriques, où se côtoient lyrisme et érudition. Can est un groupe humain qui maîtrise les techniques d’enregistrement tout en offrant une musique psychédélique et vivante, une musique à la fois émotive, mystique et scientifique. Tago Mago nous fait découvrir le décor mutilé d'une maison en papier, fragile et aérée, dans laquelle nous entrons librement avant de nous enfoncer dans ses salles lunaires, où circulent courants d'air et vapeurs musicales. ‘Paperhouse’, une chanson presque trop normale pour du Can, un titre nostalgique, dans laquelle nous allons abandonner progressivement nos repères, nos visions personnelles de la musique... habituelle. Une première chanson, mais la dernière occasion de laisser derrière soi un monde musical trop banal. ‘Paperhouse’ est un hommage à la guitare, et la prestation du Hendrix allemand, Michael Karoli, est d’importance. Quant à ‘Mushroom’, le morceau suivant, il s’agit d’une composition calme aux premiers abords mais qui se révèle hypnotique et tendue au fil des écoutes. L'ataraxie avant la tempête. Puis c'est la porte ouverte à l'expérimental. ‘Oh Yeah’, morceau de génie. Des structures complexes, des corridors infinis, une musique éternelle. Le coup de tonnerre, la pluie. Tout se rafraîchit. La pluie transparente inonde l'immensité de ce monde infini, où la quiétude ne saura plus dompter la folie artistique de Can. Des balbutiements invertis aux guitares tordues, tout semble ne devenir qu'imbroglio et incohérence. Le morceau se divise en deux parties : une première expérimentale et inquiétante, une seconde plus mélodique. Et les deux soutenues, une fois de plus, par la pulsation de Liebezeit. Dès lors, les rythmes percutants d'‘Halleluhwah’ déboulent... Un morceau culte, le plus long du disque. Un titre visionnaire et dansant de 18 minutes. Un certain souci rythmique aussi, comme toujours… L'heure est à la débauche musicale, mais une débauche sacrée et rythmée, au service de l'art, de la créativité, de l'intégrité. Si le morceau semble ensuite s'assagir, c’est pour mieux redémarrer ensuite. Mais la folie spectrale n’a pas de limites : ‘Augmn’, titre futuriste mais atemporel, fait ensuite son entrée. Tout est ici jeu d'ambiances. Un langage musical indéchiffrable, dans lequels se meuvent des bruits obscurs et excentriques (frottements, crissements), une syntaxe distordue, une sémantique inextricable. Le langage de la respiration peut-être, celui de râles incantatoires. Puis surviennent des percussions étourdissantes, le rythme qui semblait avoir été anesthésié et absorbé pendant le reste de la composition prend à nouveau un rôle majeur. Bref, l’angoisse intégrale du début à la fin… et un des plus grands morceaux qui m’ait été donné d’entendre. Il n'y a toujours pas de repères sur ‘Peking O’, et la déroute est à son comble. Le monde n'existe plus sous nos pieds. Si le côté atmosphérique prédomine sur la première partie du morceau (échos & delay, expression d’angoisses…) et sur la dernière (rythme étrange et diffus), les instruments semblent souffrir de dérèglement chronique dans les deux sections du milieu, pendant que Suzuki débite de manière incontrôlable une forme de charabia psychotique et incompréhensible (on a même l’impression qu’il se prend un objet métallique dans la figure à un certain moment). Enfin, ‘Bring Me Coffee Or Tea’, un chouilla exotique et plus mélodique, achève l'opus de manière presque trop prudente, histoire de reprendre ses esprits. Le monde origami ferme ici ses portes. Tago Mago est un musée du son, une chambre sonore, un disque qui impose le silence et réinvente le rythme. Une oeuvre incontournable et historique qui apporta beaucoup à la culture allemande, et à son identité musicale.

Note : 6/6

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mardi, juillet 04, 2006

CAN Soundtracks (1971)

Can - Soundtracks
Krautrock (Allemagne)


Les Soundtracks, composés de musiques de films, constituent avec Delay 1968 (autre compilation mais sortie en 81) et Monster Movie les prémisses de la grande et géniale trilogie qui va suivre : Tago Mago - Ege Bamyasi - Future Days. Même si les deux parties du titre ‘Deadlock’ lui donne un léger côté conceptuel, le disque n'est pas très homogène, jonglant non seulement avec les voix de Malcolm Mooney et de Damo Suzuki (qui intègre le groupe), mais aussi avec des compositions aux atmosphères très différentes : des morceaux très mélodiques comme ‘Tango Whiskeyman’ et ‘She brings the rain’ ; les deux sections de ‘Deadlock’, composition froide et lumineuse ; ‘Don't turn the light on, leave me alone’, ‘Soul Desert’, et l’excellent ‘Mother Sky’, tours de magie rythmique que seul Can sait produire. C’est surtout ce dernier morceau qui attire l’attention et qui donne tout l’intérêt au disque. Il s’agit d’un jam diabolique et dantesque vraiment très réussi, mettant en scène une des plus grandes sections rythmiques du siècle. Le groupe montre ses atouts : les rythmes post jazz et crypto-tribaux de Liebezeit, la basse hypnotique de Czukay serpentant entre la voix de Suzuki et la guitare de Karoli, les atmosphères froides, mystérieuses et extra-terrestres… ‘Mother sky’, le point fort indiscutable de la compilation, rejoint ainsi ‘You doo right’ dans la collection des morceaux marathoniens de Can. Concernant les deux chanteurs, la performance de Suzuki prend le dessus sur celle de Mooney, qui conserve les mêmes défauts que sur Monster Movie. Ainsi, un peu comme Delay 1968, Soundtracks est un disque de qualité, mais surtout un disque d'acrobate, de jongleur, allant un peu dans tous les sens. Il lui manque à mon goût un caractère plus fascinant, de manière notamment à accrocher de façon plus insistante l'auditeur. Le disque tarde un peu à l'attirer dans ses filets et à le conduire dans son monde. Pour découvrir Can, je conseillerais de passer directement aux choses sérieuses, avec la trilogie qui va suivre, et surtout, avec une écoute patiente et posée. Autant commencer en s'introduisant de plein pied dans la magie brute et agréablement insaisissable des meilleurs albums de Can.

Note : 4/6

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dimanche, juillet 02, 2006

CAN Monster Movie (1969)

Can - Monster Movie
Krautrock (Allemagne)


Les 60's ont permis l'émergence des monstres, ces disques déviants et hors normes qui apportèrent tant de richesse et de créativité à la musique rock. Monster Movie fait partie de ceux-ci. Certes, nous sommes loins de la démesure des oeuvres suivantes, mais quand même, arrêtons-nous ici un instant. Avec Monster Movie, Can gère l'espace musical et déforme le temps. Le groupe solidifie ses bases : les rythmes saccadés et alambiqués de Liebezeit, la guitare stridente et élimée de Karoli, les pulsations hypnotiques de Czukay, les claviers fantômatiques de Schmidt. La force de Can réside dans cette communion de pensées, dans ce collectif musical et artistique.

Aussi, Monster Movie est le seul album où l'on rencontre véritablement Malcom Mooney au chant. Et voilà le point négatif de Monster Movie, sa controverse : la performance du chanteur afro-américain peut être sujette à de nombreuses critiques.  Le fait d'isoler stylistiquement l'album du reste de la carrière du groupe ne fait pas de Mooney un paria. C'est plutôt ses excès et redondances vocales qui peuvent fortement gêner certains auditeurs. C’est la sensibilité de chacun qui tranchera. S’il ne fut certainement pas inutile, je ne pense pas que son passage dans Can fut des plus mémorables. Cela étant, cet anti-frontman exubérant a plus ou moins dirigé la musique de Can vers des horizons Velvetiens. Du moins c'était sa sage volonté.

Dans l'ensemble, le disque garde évidemment une certaine magie, une harmonie, une mystique organique. Et pas question de laisser Mooney de côté. Can est un collectif quoiqu'il advienne et ces musiciens se joignent dans cette cérémonie expéri-mentale, dans cette procession apocalyptique de spectres sous amphétamines. Au niveau des morceaux eux-mêmes, on est globalement satisfait. En effet, mise à part ‘Mary, Mary, So contrary’, ballade dispensable et un peu fatigante, le disque est assez bien garni. Le détraqué et entraînant ‘Father Cannot Yell’, le terrifiant ‘Outside my Door’, l'épique et pétillant ‘You Doo Right’ (auquel vont se joindre ‘Mother sky’ et ‘Halleluhwah’ dans la catégorie morceaux pachydermiques) font de Monster Movie un opus influent pour le rock ouest-allemand, et même au-delà. Cependant l’intérêt du disque réside davantage dans l’ambition des musiciens que dans le plaisir musical qu’on en tire ; Monster Movie demeure un disque avant-gardiste et un support pour les générations à venir.

Note : 4,5/6

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vendredi, juin 30, 2006

CAN Delay 1968 (1968-69/1981)

Can - Delay 1968
Krautrock (Allemagne)


Avec cette collection de titres enregistrés à l'aube de sa carrière, Can peut se targuer d'aller à l'encontre des conventions musicales de son époque. Cependant, si Delay 1968 n'a certainement pas l'ambition, la cohésion et le génie des œuvres suivantes, il a tout de même le mérite de faire fusionner le jazz et le rock sur fond de culture expérimentale et d’atmosphère garage. Le disque annonce d'ailleurs une partie de la scène punk. Pour ce qui est des morceaux, ‘Butterfly’ ouvre le disque de belle manière. Il s'agit d'un titre stressant, spatial et futuriste, dans lequel une certaine tension est évoquée de façon habile par les différents musiciens. Les rythmiques insaisissables de Karoli, le Hendrix blanc, rencontrent le feeling black de Mooney et se noient dans l'atmosphère étrange provoquée par le synthétiseur à adrénaline d'Irmin Schmidt. Le rythme imposé par Jaki Liebezeit est assez pesant, et la basse de Czukay insistante. ‘Pnoom’, le titre suivant, est un morceau comique de 26 secondes, un quiproquo sonore et malin. Quant à ‘Nineteen century man’ et ‘Man called Joe’, elles ne sont pas forcément marquantes mais présentent une forme de cacophonie rythmée et quelques aspects de la musique de Can qui seront accentués par la suite. Entre ces deux titres s'intercale une belle ballade subtile et tendue, ‘Thief’, dans laquelle la guitare aiguisée et acide de Michael Karoli se met une nouvelle fois en valeur. ‘Uphill’, le petit frère de ‘Sister Ray’ du Velvet, révèle ensuite une prédominance rythmique évidente. La solidité du rythme est une nouvelle fois assurée en très grande partie par la basse de Czukay et évidemment par le jeu de Liebezeit qui prendra encore de l'importance dans les albums suivants, notamment dans la trilogie. Le dernier morceau, ‘Little star of Bethleem’, est perfectible mais rassemble suffisamment d'éléments pour rester néanmoins de qualité et bien symboliser certains aspects artistiques de la musique du groupe. Can pose dès lors avec cette collection des bases artistiques déjà en avance sur son temps et va y ajouter au fil de sa carrière des éléments beaucoup plus ambitieux, déboussolants, inquiétants, élargissant ainsi son concept en intégrant des composantes très expérimentales, sous l’influence de la musique contemporaine et des psychédélismes Barrett-ien et Velvet-ien. Par comparaison, Monster movie, le premier véritable album du groupe, sera un disque logiquement plus homogène, et plus complexe.

Note : 4/6

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