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Exil progressif

Un blog old-school sur les musiques progressives et psychédéliques

vendredi, avril 27, 2012

THE SOFT MACHINE Jet Propelled Photographs - demo (1967)

The Soft Machine - Demo
Canterbury (Angleterre)


Quelques courtes notes sur la démo de Soft Machine : Jet Propelled Photographs. Je parle ici du pressage de 2000.

Sur cette démo, on retrouve le quatuor original : Robert Wyatt, Daevid Allen, Kevin Ayers et Mike Ratledge. La production est assurée par Giorgio Gomelsky.

Au niveau de la tracklist on peut écouter, entre autres,‘That’s How Much I Need You Now’, qui sera absorbé dans ‘Moon in June’ (Third) ; une version de ‘Save Yourself’ dont l’original se trouve dans le volume 2 ; ‘I Should’ve Known’, qui deviendra ‘Why Am I So Short?’, écourté et remanié, sur le volume 1… Ses 7 minutes 30 débouchent d’ailleurs sur une forme de jam, en moins attractif que ‘So Boot If At All’ du vol. 1 (mais également avec la mélodie de ‘We Did It Again’), et de la batterie en solo.

Le disque reste intéressant pour les fans des trois premiers albums. Il permet de voir les chemins qu’ont pu prendre certains morceaux avant d’être intégrés dans d’autres titres ou sous d’autres formes. La démo pose certains sons de Gong et de Soft Machine, même si l’ensemble manque de richesse et d’ambition, et ne soutient évidemment pas la comparaison avec la suite. Le voyage psychédélique n’était pas encore de mise, mais se place en orbite.

Pas de note

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jeudi, avril 26, 2012

SOFT MACHINE Fifth (1972)

The Soft Machine - Fifth
Jazz / Canterbury / Expérimental (Angleterre)


Il existe des disques froids. Ce genre de disques qui semblent avoir perdu de leur âme, tapis dans l’ombre, succédant aux œuvres majeures de leurs auteurs respectifs. Fifth est de cette trempe. Mais ne vous y trompez pas, Fifth regorge de véritables qualités, que ce soit dans le concept, l’écriture ou l’interprétation. La froideur, par le retournement des stigmates, devient une force, et non plus une faiblesse apparente.

C’est aussi avec Fifth, entre autres, que j’ai commencé à vraiment découvrir Soft Machine, intensément. Les bons souvenirs qu’il me laisse et le plaisir que j’ai à l’écouter font de ce disque une œuvre fétiche et symbolique. Du coup, je me permets de délaisser un tantinet l’objectivité dans la notation, en ajoutant un demi-point supplémentaire. Je pense néanmoins que le volume 2 et Third restent les travaux les plus impressionnants et les plus propices à une découverte du groupe.

Le line up est en tout cas une nouvelle fois malmené. Le précédent opus avait déjà scellé le départ de Robert Wyatt, parti fonder Matching Mole (prononcer « machine molle »…) Il fut remplacé aux fûts par Phil Howard (première face du disque) puis par John Marshall (seconde face du disque). Elton Dean se montre quant à lui bien plus esseulé, n’ayant pas une section de cuivres pour enrichir la liberté de son jeu au saxophone alto. Fifth sera d’ailleurs le dernier disque avant son départ… Enfin, le groupe peut compter une fois encore sur Roy Babbington à la contrebasse (sur ‘As If’ et ‘Bone’).

Fifth aborde ainsi une nouvelle identité. À la suite de Fourth qui avait assuré la colonisation jazz sur le prog psyché d’antan, Fifth dévoile des expérimentations malignes, insérées dans un jazz sobre et sérieux, où toute la chaleur cuivrée de Fourth semble avoir été évacuée. Les notes de clavier égrenées donne au disque une atmosphère très particulière, retro et arty, à mi-chemin entre l’envoûtement et le cocooning.

Parmi les meilleurs moments… un peu tous en fait : l’entrée en matière d’‘All White’, obscure, énigmatique… les claviers de ‘Drop’, les grincements d’‘As If’, les expériences de ‘M.C.’, le solo de batterie de John Marshall de ‘LBO’… et puis évidemment l’emblématique et magnifique ‘Pigling Bland’, mélodique et crépusculaire… Enfin, le disque se termine avec le discret et sibyllin ‘Bone’ (rappelant l’ouverture de l’album), et ses sifflements lointains me rappelant les chants d’oiseaux de lendemains matins. Assurément, Fifth est un réel travail autour des textures mais aussi sur les atmosphères.

Outre sa portée symbolique toute personnelle, vous l'aurez compris, ce cinquième volet de l'aventure Soft Machine n'est pas avare en qualité, malgré la relative discrétion dont il fait l'objet. Carré et propre sur lui, Fifth est un disque austère, intransigeant et inflexible, mais qui reste suffisamment expérimental et intelligent pour retenir moult secrets, d’une noire beauté.

Note : 5,5/6

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mardi, avril 24, 2012

SOFT MACHINE Fourth (1971)

The Soft Machine - Fourth
Jazz / Canterbury / Expérimental (Angleterre)


Les premiers disques de Soft Machine auront été l’objet d’un crossover jazz & prog-psyché, mais surtout la base d’un déplacement progressif de leur musique vers un jazz plus pur. Avec Fourth, complètement instrumental, on semble bel et bien arrivé sur l’autre rive. La mutation est inéluctable, achevée, irréversible. Le temps d'un psychédélique suranné semble loin, mais pas celui des chemins expérimentaux, aventureux et jusqu'au-boutistes du groupe.

Premier fait notable : Fourth est l’album du départ de Robert Wyatt. Et pour son dernier disque avec la machine molle, il pulse l’ensemble comme jamais, se montrant comme un véritable batteur de jazz explosif à la forte personnalité artistique, mise à profit dans cette musique complexe, oblique et volubile. Mark Charig (cornet) et Alan Skidmore (saxophone tenor) ajoutent leurs instruments éclatants à ceux de Nick Evans (trombone) et d’Elton Dean (saxophone alto et saxello). Notons aussi l’appui de Roy Babington, à la contrebasse.

‘Teeth’, morceau de Mike Ratledge dans lequel Elton Dean excelle, est la mise en œuvre d’un jazz étincelant et vivant, feutré et flamboyant. ‘Kings & Queen’ (Hugh Hopper) demeure quant à lui davantage accessible pour ses lignes mélodiques, et laisse ensuite place à ‘Fletcher’s Blemish’ (Elton Dean), forme de jazz en liberté, titre le plus expérimental/free de l’opus, donnant plus de caractère à l’album. Le disque se poursuit avec une longue suite en quatre mouvements : ‘Virtually’, composée par Hugh Hopper, et parfois assez expérimentale (travail des parties 3 & 4 par ex). Propre et méticuleuse, il s’agit d’une assez bonne synthèse entre l’esprit jazz improvisé et la conceptualisation prog.

Globalement, je dirais que Fourth semble garder un peu moins de mystères que Third voire Fifth. Cela en fait à mon sens le moins vibrant et le moins palpitant des cinq premiers albums du groupe, sans dévaluer ses qualités et la maîtrise de son interprétation. Il n’en demeure pas moins une pièce importante dans l’évolution discographique de Soft Machine.

Note : 4/6

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lundi, avril 23, 2012

SOFT MACHINE Third (1970)

The Soft Machine - Third
Canterbury / Jazz Prog / Expérimental (Angleterre)


Soft Machine avait commencé à nous habituer à des morceaux plutôt courts, voire très brefs, sous forme de subdivisions éparpillées dans des albums de longueur raisonnable. Avec Third, le groupe nous laisse avec un disque gargantuesque de quatre morceaux d’une vingtaine de minutes chacun. Le résultat est particulièrement imposant. Avec Third, Soft Machine tient son classique et l’une des œuvres les plus importantes de l’époque et du genre.

Plusieurs sections alambiquées sont reliées par la magie du collage, ce qui donne un aspect patchwork plutôt intrigant. Les débats sur la production sont à mon sens ici superflu, les edits réalisés donnant finalement un charme intemporel et un halo supplémentaires à l’opus. Le groupe décide de se rapprocher encore un peu plus du jazz en restant expérimental (notamment à travers l’influence du minimalisme électronique de Terry Riley). Les musiciens engagés confirment cette option jazzy ; le trio explosif s’entoure d’Elton Dean (saxophone alto et saxello), Nick Evans (trombone), Jimmy Hastings (flûte et clarinette basse), et également de Lyn Dobson (flûte et saxophone soprano). Ajoutons aussi pour compléter l’équipe la présence de Rab Spall, au violon.

.Acte I, ‘Facelift’, livre de Hugh Hopper. Enregistré live, par bribes, et retravaillé en studio. Il se découpe en plusieurs sections offrant parfois des climats assez différents. Le King Crimson de ‘21st Century Schizoid Man’ n’est pas toujours très loin, notamment pour l’agitation musicale des instruments qui semblent caqueter dans une cacophonie fiévreuse. L’orgue de Mike Ratledge est volcanique et se livre à des soli pleins d’étincelles, se mariant bien avec les déchaînements de sax d’Elton Dean. ‘Facelift’, déjà très expérimental, demeure un premier moment majeur.

.Acte II, ‘Slightly All the Time’, livre d’Elton Dean, écrit par Mike Ratledge. Ici nous nous trouvons devant un jazz lyrique et mélodique, aux abords plus chaleureux. Le morceau semble se dérouler comme un flux de conscience brûlant et radieux, me rappelant d’ailleurs divers souvenirs. Les mélodies sont sublimes, rêveuses... Du très grand art. Pour plus de précisions sur les subdivisions de cette composition, je renvoie vers ce paragraphe de wikipedia.

.Acte III, ‘Moon in June’, livre de Robert Wyatt. Le morceau le plus emblématique du disque, mais un des moins jazzy. Ici on est carrément dans le monde du musicien, dans sa psyché, face à son testament artistique au sein de la machine molle (et le dernier morceau avec textes du groupe si je ne m’abuse). La structure, les alliages de sons et d’ambiances différentes (venant de chansons de Wyatt plus anciennes), tout comme l’univers qui en émerge sont les atouts principaux de la composition (j’apprécie également beaucoup la mélodie enivrante à 7:08). La fin du titre devient même davantage métaphysique, la voix rappelant celle d’un singe voguant vers les cieux. Monkey gone to heaven… Le chant pour des adieux prochains, venant d’un musicien hors pair au sein d’un titre (quasiment) interprété par lui seul.

.Acte IV, ‘Out-Bloody-Rageous’, livre de Mike Ratledge. Plus proche de la musique sérielle, très expérimental, axé sur le travail des bandes et des boucles… Une forme d’alternance s’installe entre nappes liquides et ambiantes, et sections jazz soyeuses et intenses... À noter aussi une intrusion de piano très judicieuse, à laquelle se joignent des envolées de sax, baignant dans atmosphères hypnotiques. Magique et magistral. Un des morceaux les plus troublants et méditatifs du groupe, un des plus lumineux aussi, et un de mes favoris.

On avait déjà entrevu les secrets du style Canterbury, dérivé d’une école, à la fois polymorphe, décentré géographiquement (tous ses artistes ne viennent pas de Canterbury), mais gardant un dénominateur commun pour tous ces musiciens : cette magie de l’improvisation et de ces harmonies lumineuses, libres et parfois cuivrées qu’on ne retrouve nulle part ailleurs, le tout mêlé à une forme d’esprit pop. Ici, au-delà de toutes les classifications, nous tenons là un disque majeur, une référence absolue dans les expérimentations modernes, émotives et riches, avec toujours en ligne de mire une certaine exemplarité et une grande liberté dans la composition et l’interprétation. Une pure merveille.

Note : 6/6

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mercredi, avril 18, 2012

THE SOFT MACHINE Vol. 2 (1969)

The Soft Machine - Vol. 2
Canterbury / Jazz Prog (Angleterre)


Le tournant des années 60/70 est un phénomène excitant et Soft Machine y participe à sa façon. Avec les deux premiers volumes, sortis à un an d’intervalle, on obtient deux authentiques recueils d’expérimentations éruptives et obliques, hallucinatoires et de toute beauté. Ici, Ayers ne fait cependant plus partie de l’aventure, remplacé par Hugh Hopper (Brian Hopper est également présent, aux saxophones). Robert Wyatt reste quant à lui l’âme de la machine.

Avec ce deuxième volume, on s’éloigne un peu des contrées purement psychédéliques pour vraiment aborder les horizons Canterbury, avec une dynamique jazz/prog-rock largement renforcée. Plus court et moins compliqué que son prédécesseur, le volume 2, forme de poème ou rêverie dadaïste, présente tout de même une structure générale assez déroutante : 17 titres plutôt courts pouvant être regroupés en deux grands moments (‘Rivmic Melodies’ & ‘Esther’s Nose Job’). Enfin, puisque l'on a déjà parlé d'Hendrix pour le vol. 1, certains passages font ici irrémédiablement penser à l’artiste (notamment le tonique ‘Pataphysical Introduction’, et ‘Have You Ever Been Green?’ pour son titre et son texte).

Parmi les morceaux les plus marquants, je ne saurais oublier le tour de magie ‘Hibou, Anemone and Bear’, et ses sons de saxophone malicieux et délicieux. Autres passages jazzy, l’illuminé ‘Dada Was Here’ et le fuzzy ‘As Long as He Lies Perfectly Sill’ demeurent bien réussis. Ajoutons à tout cela la douceur nocturne de ‘Thank You Pierrot Lunaire’, l’agité et tumultueux ‘Out of Tunes’, le chaos de ‘Fire Engine Passing With Bells Clanging’ et la comptine ‘Dedicated to You, But You Weren’t Listening’, que Genesis n’aurait vraiment pas reniée, magnifique. Enfin, gros morceau terrifiant et efficace pour clôturer l’ensemble : ‘10:30 Returns to the Bedroom’, déjà « annoncé » par ‘Pig’ dont les saxophones résonnent encore dans les cieux.

Ainsi, Soft Machine se montre une fois de plus comme un groupe ô combien complet et polyvalent. Pour sa beauté intense et magique, et pour avoir amorcer le style Canterbury (ce jazz-prog cuivré et avant-gardiste, improvisé et organique, que l’on aura encore l’occasion de rencontrer), le volume 2, particulièrement impressionnant, demeure un disque essentiel pour tous les amoureux du jazz et du prog, et des sons de l’époque.

Note : 6/6

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mardi, avril 17, 2012

THE SOFT MACHINE Vol. 1 (1968)

The Soft Machine - Vol. 1
Psychédélisme / Jazz Prog (Angleterre)


Mon rapport avec Soft Machine a dû se faire en deux temps. Assez jeune (16 ans ?), mon regard a croisé les disques du groupe dans une discothèque (l’endroit où on emprunte des albums, pas là où on danse hein…). Il devait s’agir du volume 6, enfin je ne sais plus trop. Je l’avais emprunté je crois, mais je n’ai pas réussi à en maîtriser vraiment le contenu. J’étais en tout cas bien intrigué par la présence de ce machin. L’essentiel pour commencer, paradoxalement.

C’est plutôt durant mes premières années de fac en sciences humaines que j’ai décidé d’approfondir ma connaissance du groupe. Et donc de réellement débuter, mais d’arrache-pied. Les volumes 1, 2 & 5 étaient les passeports dédiés à cette découverte. Et ils furent abordés, eux aussi, dans une discothèque locale. Que de souvenirs… C’était vraiment la symbiose culturelle : des bouquins de philo scientifique et des disques de Soft Machine, entre autres. Voilà pour le quart d’heure disco-autobiographique.

Le premier Soft Machine fut enregistré à NY, entre deux tournées avec The Jimi Hendrix Expérience. Les acteurs en présence étaient Robert Wyatt, multi-instrumentiste mais avant tout chanteur-batteur, fringant et explosif ; Kevin Ayers, guitariste créatif, construisant également les fondations de la machine avec tout le poids de sa basse ; Mike Ratledge, l’érudit, le philosophe, le poète, muni de son orgue ronflant, volubile et endiablé. Alors ça pulse, ça éructe, ça va dans tous les sens, ça euphorise, ça électrise. Un vrai fatras. La machine est en marche.

On peut ajouter quelques remarques sur le line-up pour mieux cerner la galaxie Canterbury à venir. À l’origine, The Soft Machine fut formé en 1966 avec David Aellen, qui créa Gong ultérieurement. C’est un peu un signe du destin, car un problème de visa l’empêcha de retourner en Angleterre avec Soft Machine après un séjour en France ; et c’est à partir de ce moment-là que son projet personnel commença à émerger. De plus, on note les participations de Brian Hopper (guitariste/saxophoniste, écriture de ‘Hope for Happiness’, arrangé par le trio) et surtout de son petit frère Hugh Hopper (roadie, basse) qui écrivit la musique de ‘Why Am I So Short?’, de ‘A Certain Kind’, et joua de la basse sur ‘Box 25/4 Lid’. Par ailleurs, ajoutons que les connexions avec Hendrix sont évidentes puisque Chas Chandler se trouve à la production (en compagnie de Tom Wilson connu entre autre pour son travail avec le Velvet Underground). Cela peut nous permettre de mieux cerner le style du disque.

Alors qu’est-ce qu’il nous dit le premier volume de Soft Machine ? Eh bien pas mal de choses, peut-être en désordre encore, on ne sait pas bien. C’est une grammaire, une nouvelle syntaxe, une étrange sémantique. Ce sont des idées, des illuminations, des directions, des esquisses. L’esthétique progressive reste à faire en 1968, et Soft Machine se repose sur un background conceptuel psychédélique en y ajoutant une dynamique jazz. Soft Machine tente dès lors de fusionner à sa manière le rock et le jazz. Cela est voué à devenir du Canterbury, un genre aussi à construire, pour qu’il ne reste pas uniquement le nom d’une banlieue londonienne. Avec le volume 1, on reste cependant plus proche du psychédélisme floydien que du Canterbury proprement dit.

Le volume 1 est globalement assez court et accessible, même si morcelé en plusieurs petits titres, parfois autour d’une minute. La tâche majeure est de déceler le sens, les relations entre les morceaux, et de déconstruire le tout. Le disque est pourtant marqué par une forme de continuité en filigrane, soutenue par des rappels, des dialogues entre compos... Cette continuité peut se poursuivre en concert, avec un autre déploiement, celui de l’improvisation, plusieurs titres de ce premier volume demeurant un creuset pour ce type d’exercices.

L’album s’ouvre avec une trilogie pouvant être groupée en un seul morceau : ‘Hope for Happiness’ / ‘Joy Of A Toy’ / ‘Hope for Happiness’ (reprise), autour de 9 minutes au total. Très original et personnel, il incorpore tout un tas d’ingrédients typiques : la voix reconnaissable de Wyatt, et sa batterie dynamite qui percute, l’orgue bouillonnant de Ratledge, les échos de guitares d’Ayers soutenues par la basse… Un premier pas dans l’univers de Soft Machine parfaitement accompli !

La deuxième section du disque propose le morceau le plus long, le spontané et pétulant ‘So Boot If At All’, réussite éminente, accompagnée de son introduction ‘Why Am I So Short?’. On reste encore loin de ce qu’ils feront sur le volume 3 bien sûr, mais ‘So Boot If At All’ est attractif à plus d’un titre, pour son rythme groovy, son orgue bourdonnant, ses sections instrumentales euphorisantes, ses larsens, son soli de batterie qui gicle de partout, ses ambiances uniques… un classique ! Il débouche sur un des morceaux les plus mélodiques de l’album, ‘A Certain Kind’, dotée au départ d’une timidité un peu mélancolique.

La troisième section (si l’on veut), davantage modulable, pourrait contenir ‘Save Yourself’ et ‘Lullabye Letter’, entrecoupés par les lignes d’orgue manzarekien et magicien de ‘Priscilla’. À leur suite entre en scène le têtu et bref ‘We Dit It Again’, forme de ‘You really got me’ kinksien, que les instruments semblaient déjà chanter sur ‘So Boot If At All’ (à 2:13), et qui peut durer jusqu’à une quarantaine de minutes en live. L’album se termine sur un hymne final, ‘Why Are We Sleeping?’, plus mélodique que le reste du disque, complétée en amont d’une intro : ‘Plus belle qu’une poubelle’. Il débouche sur le court ‘Box 25/4 Lid’, me donnant envie d’écouter ‘Sweet Leaf’ de Black Sabbath (!), et achevant ce disque vif et tumultueux.

Et l’histoire parla. À l’aube du mouvement progressif, comportant déjà certaines de ses ambitions, le premier volume de Soft Machine développe le psychédélisme sous d’autres horizons hippies, pataphysiques et faussement intellos. Le tout avec cette sensibilité que l’héritage jazz a offert. Du grand art, du pop art, bref du prog art et le début fracassant d’un groupe déchirant la fin des 60’s pour y laisser transparaître sa raison et ses lumières.

Note : 5,5/6

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lundi, avril 16, 2012

Mike OLDFIELD Crises (1983)

Mike Oldfield - Crises
Prog FM (Angleterre)


Bon, je n’avais pas l’intention ces mois-ci de rédiger quelque chose sur Mike Oldfield mais le rachat à petit prix de Crises en vinyle (j’adore sa pochette, réalisée par Terry Ilott) et ses quelques nouvelles écoutes ce weekend me poussent à écrire un mot dessus. Evidemment, ce disque n’est pas le plus représentatif de sa carrière, et j’espère que cette brève chronique ne sera pas trompeuse.

La première face du disque est intégralement composée d’une longue pièce montée de 20 minutes, très instrumentale : ‘Crises’. Le début rappelle un peu le style de Tubular Bells mais le morceau garde son identité et ses propres mystères. Une forme d’univers onirique et particulier en émerge même si les synthétiseurs donnent à la fois un aspect original et un côté un peu kitsch à l’ensemble. Pour ma part, le meilleur moment du morceau se trouve probablement en son milieu, une intense section subtile et atmosphérique, succédant au passage chanté de l'étonnant ‘The Watcher and the Tower’.

La seconde face de l’album est constituée de plusieurs titres au format « chanson » pour lesquels différents chanteurs sont invités. Cela commence par le tube interplanétaire qu’on ne présente plus, ‘Moonlight Shadow’, qui brille notamment par sa dynamique, ses soli de guitare et la voix de Maggie Reilly. Le reste est en revanche une collection de morceaux plus que poussifs : ‘In High Places’ (décollant un peu sur la fin, mais dans lequel il faut endurer les vocaux irritants de Jon Anderson) ; l’inutile instrumental ‘Taurus 3’ ; le très répétitif ‘Foreign Affair’ qui aurait mérité mieux (la manière dont il commence à se poser donnait quelques espérances) ; et ‘Shadow on the Wall’, plutôt énergique mais sans grand intérêt.

Ainsi, le disque garde une personnalité réelle et une symbolique propre, mais tout cela ne peut rattraper l’ensemble des faiblesses dont il regorge. Il restera comme « le disque à la pochette verte », décidément très belle, et que je n’hésite pas à arborer en haut de ma discothèque.

Note : 3,5/6

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mercredi, avril 11, 2012

ASH RA TEMPEL Join Inn (1973)

Ash Ra Tempel - Seven Up
Kosmische Musik (Allemagne)


Après les tribulations acides de Seven Up, Ash Ra Tempel retrouve un peu son identité première sur Join Inn. Klaus Schulze est de retour et distille deux ingrédients dont il a le secret : le groove déchaîné (batterie) et les atmosphères éthérées (claviers). Comme à l’accoutumée, la première plage est une invitation à un jam live retapé pour l’occasion : le fringuant et emblématique ‘Freak ’n’ roll’, free form assez propre. La seconde plage, ‘Jenseits’, méditation ambiante ésotérique, sied assez bien à la discographie parallèle de Schulze. Dès les premières ondes, dès les premières notes égrenées, on se retrouve absorbé dans ce fluide métaphysique et mélancolique, composé une fois de plus sur une autre planète et dans un autre temps. Rosi, compagne de Manuel Göttsching participe à ce voyage lunaire en y posant sa voix. En fait, on commence à cerner aussi la présence d’une dualité, de l’union homme-femme à travers tous ces disques cosmiques : de la pochette de Schwingungen à la participation de Rosi Müller, en passant par les voyages initiatiques en Suisse de Leary et de Kaiser accompagnés de leurs femmes... Célébration cosmique d’une communion entre les êtres, entre les âmes, et entre des morceaux duaux qui semblent se compléter à chaque fois depuis quatre albums. La production limpide et lumineuse de Kaiser donne tout l’éclat à l’évasion de ces deux symphonies teutonnes. On parle vraiment, toujours et encore, d’exploration psychique. Toutefois, cette dernière prendra fin pour Hartmut Enke, qui décida de quitter l’aventure en 73 à l’issue d’un concert à Cologne. Il ne se sentait plus d’attaque pour intervenir dans une musique aussi belle, dit-il. L’illumination de trop.  

Note : 5/6

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mardi, avril 10, 2012

Timothy LEARY & ASH RA TEMPEL Seven Up (1972)

Ash Ra Tempel - Seven Up
Kosmische Musik (Allemagne)


Vous reprendrez bien un peu de Seven Up ? Affublé d’un très bel artwork coloré, rétro-futuriste et hallucinogène, ce troisième album d’Ash Ra Tempel, pétillant et acide, est le siège de trois oppositions, paradoxes, contradictions.

Premièrement, opposition d’états d’esprits, de bandes de garçons et de filles un peu délurés, réunis au sein d’un collectif d’une douzaine de personnes. D’un côté les artistes psychédéliques, de l’autre les psychologues musiciens. Ces derniers sont emmenés par Timothy Leary, le doc’, défenseur du LSD et des illuminations psycho-psychédéliques (qui lui valurent un séjour en prison), au contact des milieux hippies et des activistes de l’acide. Sous la menace des Black Panthers, il avait dû s’enfuir d’Alger avec son nouveau pote, le poète anglais Brian Barritt, accompagnés de leurs douces et tendres. Quelle fut leur nouvelle destination ? La Suisse, « le seul pays suffisamment décalé pour ne pas les jeter dehors », dixit Julian Cope. Et je ne résiste pas à vous relater ces mots de Cope, sur leur rencontre avec Sergius Golowin :

« En Suisse, les fugitifs étaient reçus comme une famille. Il y a là-bas un mystique sur chaque montagne – la plupart n’en descendent jamais. Un ancien soldat désabusé du nom de Sergius Golowin accueillit les deux couples dans sa retraite montagnarde. Golowin était à la fois poète, mystique et chef gitan déchu. Les siens étaient venus d’Europe de l’Est et s’étaient répandus à l’Ouest, mais il leur adressait encore de grands discours lors de rassemblements épisodiques dans les Alpes suisses. Sa poésie était lue par tous les enfants suisses » 
(Krautrocksampler, Kargo et l’éclat pour la traduction française, pp. 83-84).

L’autre équipe est évidemment constituée du groupe Ash Ra Tempel. Mais elle est surtout chapeautée par Rolf-Ulrich Kaiser, célèbre producteur de musique qui avait emmené le groupe en Suisse. Dans un milieu qu’il maîtrise, il semblait en quête d’une illumination ultime, épaulé par le maître du son, Dieter Dierks. Ainsi, Seven Up est la rencontre de deux horizons parallèles, et de deux têtes pensantes, fédératrices d’artistes dévoués à la cause cosmique : le Doc et le Kaiser. L’un s’improvisait chanteur brailleur, l’autre gourou psyché.

Deuxièmement, paradoxe historique. En fait, Seven Up contient d’une certaine manière, et peut-être encore une fois au niveau de l’état d’esprit, un aspect punk et donc sa propre mort. Enfin, pour la mort je ne sais pas. On avait déjà vu le parallèle entre la scène de Détroit, punk et proto-punk, et le premier album du groupe. Ici, on se trouve toujours au cœur de cet équilibre précaire, entre deux mouvements totalement contraires mais qui semblent se rejoindre, telle une fusion bouillonnante. Dans ce Seven Up aux allures Warholiennes par son titre, les oppositions ne sont plus stériles, elles communiquent, comme au temps de la Factory.

Troisièmement, contradiction musicale, comme souvent, entre une plage plus rock et un morceau plus ambient. L’ensemble est plus chaotique et dépravé que d’habitude et sent la poudre blanche comme jamais. Seven Up garde ainsi toute sa saveur, même si ce ne sont pas les meilleurs titres du groupe. Conceptuellement, les noms des deux grandes plages musicales (‘Time’, ‘Space’) suivent l’équation spatio-temporelle de Leary et de Barritt. En effet, autour de trips extatiques et d’excès de LSD, ils avaient fomenté à Alger le concept du Temp-ESP-ace... Enfin, autre originalité : les différentes subdivisions des deux morceaux, empruntées à des sessions live (aux studios Sinus de la Münstergasse, à Berne), symbolisent semble-t-il les sept niveaux de la conscience humaine.

Le style du premier morceau, ‘Space’, est indissociable du style du groupe (fusion rock/ambient dans un creuset cosmique psyché) et de son histoire (la participation de Leary). Certes des subdivisions permettent d’y voir plus clair dans ‘Space’, et parmi ces différents morceaux composant la première plage, ces blues rock déjantés, cabossés et maltraités (un shoot façon White Light/White Heat ?) remplis de reverb effervescente, de carambolages de guitares assourdissantes et de cacophonie vocale, on retiendra surtout l’énergie électrique de ‘Power Drive’, entre rugissement et vrombissement. La succession des différentes étapes de ‘Space’ est étrange (tout comme le mélange d’un blues urbain baignant dans un psychédélisme cosmique) et donne un côté un peu fouillis et déstabilisant au départ, tout en restant assez original. Le disque provient bien de musiciens chargés au LSD et qu’on aurait essorés.

Le second morceau, ‘Time’, vers lequel va ma préférence, est plus mystique, moins agité. Et complètement méditatif, comme nouvelle initiation aux portes de l’infini. Loin d’être le calme après la tempête, il en serait le prolongement sous une autre forme, entre incantations et recueillement. On note que la dernière subdivision du titre, ‘She’, est le miroir de ‘Liebe’ du précédent opus. Julian Cope le note : « ‘Time’ est un classique allumé de kosmische Musik, qui utilise les accords de la chanson éponyme ‘Schwingungen’ parce que Manuel Göttsching et Harmut Enke étaient persuadés d’avoir trouvé sur ce morceau le son du Paradis » (p. 89).

Sérieux, comment les mecs devaient planer à l'époque… Tous ces neurones qui ont dû griller... En chaîne, comme de petits fusibles. Au tournant des années 70’s, tous les systèmes nerveux étaient off. Et c’est de cette source d’inspiration qu’émergea Seven Up un authentique testament d’époque, fun et psyché.

Note : 4,5/6

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