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Exil progressif

Un blog old-school sur les musiques progressives et psychédéliques

mercredi, avril 11, 2012

ASH RA TEMPEL Join Inn (1973)

Ash Ra Tempel - Seven Up
Kosmische Musik (Allemagne)


Après les tribulations acides de Seven Up, Ash Ra Tempel retrouve un peu son identité première sur Join Inn. Klaus Schulze est de retour et distille deux ingrédients dont il a le secret : le groove déchaîné (batterie) et les atmosphères éthérées (claviers). Comme à l’accoutumée, la première plage est une invitation à un jam live retapé pour l’occasion : le fringuant et emblématique ‘Freak ’n’ roll’, free form assez propre. La seconde plage, ‘Jenseits’, méditation ambiante ésotérique, sied assez bien à la discographie parallèle de Schulze. Dès les premières ondes, dès les premières notes égrenées, on se retrouve absorbé dans ce fluide métaphysique et mélancolique, composé une fois de plus sur une autre planète et dans un autre temps. Rosi, compagne de Manuel Göttsching participe à ce voyage lunaire en y posant sa voix. En fait, on commence à cerner aussi la présence d’une dualité, de l’union homme-femme à travers tous ces disques cosmiques : de la pochette de Schwingungen à la participation de Rosi Müller, en passant par les voyages initiatiques en Suisse de Leary et de Kaiser accompagnés de leurs femmes... Célébration cosmique d’une communion entre les êtres, entre les âmes, et entre des morceaux duaux qui semblent se compléter à chaque fois depuis quatre albums. La production limpide et lumineuse de Kaiser donne tout l’éclat à l’évasion de ces deux symphonies teutonnes. On parle vraiment, toujours et encore, d’exploration psychique. Toutefois, cette dernière prendra fin pour Hartmut Enke, qui décida de quitter l’aventure en 73 à l’issue d’un concert à Cologne. Il ne se sentait plus d’attaque pour intervenir dans une musique aussi belle, dit-il. L’illumination de trop.  

Note : 5/6

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mardi, avril 10, 2012

Timothy LEARY & ASH RA TEMPEL Seven Up (1972)

Ash Ra Tempel - Seven Up
Kosmische Musik (Allemagne)


Vous reprendrez bien un peu de Seven Up ? Affublé d’un très bel artwork coloré, rétro-futuriste et hallucinogène, ce troisième album d’Ash Ra Tempel, pétillant et acide, est le siège de trois oppositions, paradoxes, contradictions.

Premièrement, opposition d’états d’esprits, de bandes de garçons et de filles un peu délurés, réunis au sein d’un collectif d’une douzaine de personnes. D’un côté les artistes psychédéliques, de l’autre les psychologues musiciens. Ces derniers sont emmenés par Timothy Leary, le doc’, défenseur du LSD et des illuminations psycho-psychédéliques (qui lui valurent un séjour en prison), au contact des milieux hippies et des activistes de l’acide. Sous la menace des Black Panthers, il avait dû s’enfuir d’Alger avec son nouveau pote, le poète anglais Brian Barritt, accompagnés de leurs douces et tendres. Quelle fut leur nouvelle destination ? La Suisse, « le seul pays suffisamment décalé pour ne pas les jeter dehors », dixit Julian Cope. Et je ne résiste pas à vous relater ces mots de Cope, sur leur rencontre avec Sergius Golowin :

« En Suisse, les fugitifs étaient reçus comme une famille. Il y a là-bas un mystique sur chaque montagne – la plupart n’en descendent jamais. Un ancien soldat désabusé du nom de Sergius Golowin accueillit les deux couples dans sa retraite montagnarde. Golowin était à la fois poète, mystique et chef gitan déchu. Les siens étaient venus d’Europe de l’Est et s’étaient répandus à l’Ouest, mais il leur adressait encore de grands discours lors de rassemblements épisodiques dans les Alpes suisses. Sa poésie était lue par tous les enfants suisses » 
(Krautrocksampler, Kargo et l’éclat pour la traduction française, pp. 83-84).

L’autre équipe est évidemment constituée du groupe Ash Ra Tempel. Mais elle est surtout chapeautée par Rolf-Ulrich Kaiser, célèbre producteur de musique qui avait emmené le groupe en Suisse. Dans un milieu qu’il maîtrise, il semblait en quête d’une illumination ultime, épaulé par le maître du son, Dieter Dierks. Ainsi, Seven Up est la rencontre de deux horizons parallèles, et de deux têtes pensantes, fédératrices d’artistes dévoués à la cause cosmique : le Doc et le Kaiser. L’un s’improvisait chanteur brailleur, l’autre gourou psyché.

Deuxièmement, paradoxe historique. En fait, Seven Up contient d’une certaine manière, et peut-être encore une fois au niveau de l’état d’esprit, un aspect punk et donc sa propre mort. Enfin, pour la mort je ne sais pas. On avait déjà vu le parallèle entre la scène de Détroit, punk et proto-punk, et le premier album du groupe. Ici, on se trouve toujours au cœur de cet équilibre précaire, entre deux mouvements totalement contraires mais qui semblent se rejoindre, telle une fusion bouillonnante. Dans ce Seven Up aux allures Warholiennes par son titre, les oppositions ne sont plus stériles, elles communiquent, comme au temps de la Factory.

Troisièmement, contradiction musicale, comme souvent, entre une plage plus rock et un morceau plus ambient. L’ensemble est plus chaotique et dépravé que d’habitude et sent la poudre blanche comme jamais. Seven Up garde ainsi toute sa saveur, même si ce ne sont pas les meilleurs titres du groupe. Conceptuellement, les noms des deux grandes plages musicales (‘Time’, ‘Space’) suivent l’équation spatio-temporelle de Leary et de Barritt. En effet, autour de trips extatiques et d’excès de LSD, ils avaient fomenté à Alger le concept du Temp-ESP-ace... Enfin, autre originalité : les différentes subdivisions des deux morceaux, empruntées à des sessions live (aux studios Sinus de la Münstergasse, à Berne), symbolisent semble-t-il les sept niveaux de la conscience humaine.

Le style du premier morceau, ‘Space’, est indissociable du style du groupe (fusion rock/ambient dans un creuset cosmique psyché) et de son histoire (la participation de Leary). Certes des subdivisions permettent d’y voir plus clair dans ‘Space’, et parmi ces différents morceaux composant la première plage, ces blues rock déjantés, cabossés et maltraités (un shoot façon White Light/White Heat ?) remplis de reverb effervescente, de carambolages de guitares assourdissantes et de cacophonie vocale, on retiendra surtout l’énergie électrique de ‘Power Drive’, entre rugissement et vrombissement. La succession des différentes étapes de ‘Space’ est étrange (tout comme le mélange d’un blues urbain baignant dans un psychédélisme cosmique) et donne un côté un peu fouillis et déstabilisant au départ, tout en restant assez original. Le disque provient bien de musiciens chargés au LSD et qu’on aurait essorés.

Le second morceau, ‘Time’, vers lequel va ma préférence, est plus mystique, moins agité. Et complètement méditatif, comme nouvelle initiation aux portes de l’infini. Loin d’être le calme après la tempête, il en serait le prolongement sous une autre forme, entre incantations et recueillement. On note que la dernière subdivision du titre, ‘She’, est le miroir de ‘Liebe’ du précédent opus. Julian Cope le note : « ‘Time’ est un classique allumé de kosmische Musik, qui utilise les accords de la chanson éponyme ‘Schwingungen’ parce que Manuel Göttsching et Harmut Enke étaient persuadés d’avoir trouvé sur ce morceau le son du Paradis » (p. 89).

Sérieux, comment les mecs devaient planer à l'époque… Tous ces neurones qui ont dû griller... En chaîne, comme de petits fusibles. Au tournant des années 70’s, tous les systèmes nerveux étaient off. Et c’est de cette source d’inspiration qu’émergea Seven Up un authentique testament d’époque, fun et psyché.

Note : 4,5/6

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jeudi, mars 01, 2012

ASH RA TEMPEL Schwingungen (1972)

Ash Ra Tempel - Schwingungen
Kosmische Musik (Allemagne)


Schwingungen, magnifié par sa superbe pochette toute simple, est le second album d’Ash Ra Tempel. Klaus Schulze n’est plus de la partie, se consacrant dès lors à l’enregistrement de son premier opus, Irrlicht. Il est remplacé à la batterie par Wolfgang Müller, accompagné d’une petite poignée d’invités… et notamment d’un chanteur ! (différence notable avec le précédent disque). Le chant exubérant de John L (ex Agitation Free) se rapproche un peu de l’univers de Can, à mi-chemin entre Malcolm Mooney et Damo Suzuki. Peut-être un poil irritant, il s’agirait du point faible de Schwingungen, parasitant quelque peu la qualité des morceaux. Il leur donne néanmoins un côté prophétique et incantatoire, participant grandement à l’identité de l’ensemble. Au niveau « instrumental », Schwingungen semble plus léger que le précédent album, en gardant un certain aspect minimal, moderne, cosmique. On y trouve des moments spatiaux et psychédéliques, réunis dans deux grands morceaux d’une vingtaine de minutes, le premier étant scindé en deux plages contradictoires : ‘Light: Look at your Sun’ et ‘Darkness: Flowers must Die’. La première est un blues assez classique, la seconde s’excite davantage, marquant une progression vers plus d’expérimental atmosphérique. D’une façon différente du premier disque, les guitares brûlantes d’Ash Ra Tempel, parfois explosives, côtoient des climats plus planants avant d’être appuyées par un sax alto en liberté et des percussions tribales. Le même langage que le premier opus, mais un univers autre. Divisée également en deux sections (‘Suche’ & ‘Liebe’), la seconde composition, éponyme, nous fait part d’un mystère fragile et inquiétant. Une fois encore, l’énergie des guitares semble s’être diluée dans d’étranges sons et silences, le temps d’un long songe sidéral, avant que la coda du morceau nous montre le chemin d’une lumière rayonnante et mélancolique. Toujours un peu extatique et illuminé, Ash Ra Tempel nous ouvre de cette façon les portes d’une musique personnelle, contemplative et hallucinogène, exaltée et spirituelle. Schwingungen reste le témoignage vivant d’une époque, entre nostalgie méditative et visions futuristes. Une fois encore, le krautrock semble bien hors du temps…

Note : 4,5/6

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mercredi, février 29, 2012

ASH RA TEMPEL Ash Ra Tempel (1971)

Ash Ra Tempel - Ash Ra Tempel
Kosmische Musik (Allemagne)


Tonnerre et méditation. Ash Ra Tempel, formé en 1971 par Manuel Göttsching, Klaus Schulze et Harmut Enke, prend sa place dans la galaxie krautrock, quasiment dès sa genèse. Deux longs morceaux, respectivement de 20 et 25 minutes, composent ce premier album éponyme. Les premières nappes planantes et menaçantes d’‘Amboss’ font leur apparition. Le ciel infini semble gronder et nous projeter dans un univers cosmique, psychédélique, stratosphérique. De ce bain de claviers ambiants et futuristes émerge un rock puissant en fusion. S’ensuit ainsi un jam spatial et gondolé où guitares furibardes et acides se déchaînent sous fond de martellements explosifs. Dans son livre Krautrocksampler, Julian Cope fait un parallèle saisissant avec l’énergie et la véhémence annihilatrices qui animent la scène de Détroit. La forme est différente, mais le fond serait le même, tout du moins en partie. Ash Ra Tempel ne coupe cependant pas ses racines de la musique allemande, tout en y ajoutant une vitalité spirituelle et ésotérique supplémentaire. Si le jam brille par sa spontanéité, Ash Ra Tempel ajoute dans ses morceaux l’apport de la technologie et une tonalité résolument progressive, étirant ses morceaux à l’infini : du punk dilué d’une certaine manière, mais avec une intensité continue. En tout cas, ‘Traummaschine’, qui constitue la seconde face du disque, demeure beaucoup plus ambient. Les claviers caverneux d’outre-tombe se dévoilent lentement, tels des ombres approchant. Leurs harmonies nous transportent, semblent déchirer le ciel, semblent gémir aussi. L’osmose est remarquable et ‘Traummaschine’ fait figure de grande réussite, une des plus belles pièces du mouvement kraut. Le cœur du morceau s’agite davantage, avec ces percussions qui pilonnent et tonnent, avec ses guitares qui sifflent… Après une brève accalmie, un solo de guitare émerge pour l’ultime assaut, puis cette épopée retombe merveilleusement dans les atmosphères minimalistes, angoissantes et désolées. On sent encore les palpitations du morceau, entretenues par des motifs de guitare lumineux. C’est donc là aussi la réussite de ce premier album : le mélange turbulent rock/atmo, alliage bouillant et tumultueux, prend bien et prépare, poursuit, illustre certains aspects du prog, du kraut, du punk, du space rock… ART nous fait entrer dans son temple éclectique et visionnaire, et signe ici l’une de ses œuvres les plus fortes.

Note : 5/6

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