Retour à l'index

Exil progressif

Un blog old-school sur les musiques progressives et psychédéliques

jeudi, août 22, 2013

HENRY COW Unrest (1974)

Henry Cow - Unrest
Jazz Rock Free & Expérimental / Canterbury (Angleterre)


Unrest est le deuxième album d’Henry Cow, sorti en 1974. Si le groupe est souvent assimilé au mouvement Canterbury (Unrest est d’ailleurs dédié en partie à Robert Wyatt), il s’en éloigne sur de nombreux aspects, lorgnant davantage vers un expérimental sombre et avant-gardiste, parfois très improvisé, et très influencé par le jazz et la musique contemporaine, voire le blues dada. Henry Cow développe une musique intellectuelle et quasi philosophique, un avant-rock arty aux fausses allures de musique de chambre. Bartók, Kurt Weil, mais aussi Beeheart, Zappa et la machine molle ont sans doute eu une influence notable sur la dynamique artistique d’Henry Cow.

Si l’on ne peut négliger l’apport de Chris Cutler et Lindsay Cooper, l’épine dorsale du groupe reste bien sûr constituée de Fred Firth et Tim Hodgkinson, dont la rencontre à Cambridge en 68 scella l’avenir de ce groupe obscur, anti-commercial, en marge de la scène marketing mais toujours très coté. La vie du groupe Henry Cow fut d’ailleurs mouvementée, le line up évoluant avec le temps. De plus, après l’expérience Unrest, Henry Cow eut ensuite le sentiment de tomber dans la monotonie et le classicisme d’un rock plus conventionnel ; cela poussa la formation à se séparer de Lindsay Cooper et à se trouver de nouveaux chemins expéri-mentaux.

Henry Cow semble être davantage un groupe de scène, même si ses réalisations en studio sont évidemment fondamentales. Il faut aussi noter qu’ils ont mis un certain temps avant d’enregistrer (6 ans environ). Enfin, parmi leurs expériences scéniques majeures, le groupe a été en première partie de Pink Floyd en 1968 et a également tourné avec Faust (en 73, avant la sortie de Faust IV).

Le groupe est aussi le fer de lance du mouvement « rock in opposition » (RIO). Henry Cow organisa en 78 un festival à ce nom, avec d’autres formations européennes. Le RIO est un collectif d’artistes organisé, muni d’une charte, s’opposant à l’industrie musicale et à ses pressions. Il présente clairement une volonté de s’extraire de l’hégémonie anglo-saxonne en musique, mais plus globalement de faire son art sans tenir compte des desideratas du business. Cette motivation n’est d’ailleurs pas sans entraîner des difficultés pour se sustenter…

Henry Cow semble bien un groupe autonome et auto-suffisant, à la marge et sans compromis, faisant de la musique pour la musique. Déjà avec le mouvement RIO, on sent toute le composante politique derrière, mais je ne souhaite pas m’égarer ici. Le groupe fonctionne comme un comité délibérant sur tous les aspects de la vie du groupe, nécessairement de façon collective. Les décisions sont prises à l’issue de réunions formelles, hebdomadaires et minutées.

*****

Unrest est le témoin d’une volonté du groupe d’aller toujours plus loin dans le dépassement de la musique rock. Lindsay Cooper (hautbois & basson) est d’ailleurs sollicitée dans ce but, permettant ainsi l’émergence d’une nouvelle identité ou empreinte sonore pour le groupe. Se remettre en cause, se réinventer, se lancer des défis, telles sont les impératif d’un groupe exigeant avec lui-même et avec ses auditeurs.

Inaccessible, atonale, asymétrique, la musique d’Henry Cow, et ici d’Unrest, est à la fois une négation des conventions et une affirmation d’une liberté créatrice, instaurant dès lors elle-même des codes difficiles à suivre mais inspirant de nombreux artistes. Des codes visuels aussi ? La pochette représente une chaussette, comme celles des albums Legend et In Praise of Learning. Ces visuels formeraient ainsi un triptyque assez intrigant.

A l’image de sa musique, Unrest est un disque enregistré dans l’intensité et la tension. Ses sessions furent aussi extrêmement enrichissantes pour chacun des membres, opposés par leurs personnalités fortes, mais également liés ici dans une aventure collective de création et d’apprentissage permanent. Le résultat est à la hauteur des efforts et de la satisfaction liée l’aboutissement de l’œuvre.

La première partie du disque est formée de compositions très précises et riches. La seconde face est en revanche improvisée, les musiciens n’ayant pas assez de compos pour remplir l’album entier. Les différentes improvisations mettent également en lumière les capacités du groupe à manipuler les bandes et leurs différents sons, voire leurs vitesses.

- Au niveau de la face A, ‘Bittern Storm over Ulm’ est un détournement de ‘Got to Hurry’ des Yardbirds, composé par Fred Firth en référence à une de ses chansons favorites du groupe. Highlight de la première face, ‘Half Asleep/Half Awake’ est comme un flux de pensée très riche, développant une logique venant d’une autre planète. Le morceau est captivant, chaque détail ayant son importance. Les parties restant au service d’un tout cohérent mais insaisissable. Fondé à partir de suites numériques de Fibonacci, le faustien ‘Ruins’ démontre aussi toute la dynamique de création mathématique d’un groupe expérimental comme Henry Cow. Le début du morceau nous rappelle aussi les sphères du style Canterbury.

- Pour la face B, ‘Solemn Music’ et son hautbois apportent une douceur ambiguë, étrange mélange de mélancolie, de sérénité, de nostalgie et d’inquiétude… Ce dernier sentiment sera parfaitement mis en musique avec ‘Linguaphonie’, ‘Upon Entering the Hotel Adlon’ et ‘Arcades’ qui entrent en scène : le groupe part dès lors dans des délires musicaux bien plus sinistres. Morceau final et highlight de la seconde face, ‘Deluge’, plus introspectif, et peut-être davantage Canterbury, laisse entrevoir un filet de lumière dans cet album sombre, dans cette musique de manoir. Il symbolise l’expérience d’Unrest (que ce soit côté musicien ou auditeur) présentant surtout ce « vécu » de l’enregistrement, entre tension collective et effervescence créatrice.

Unrest a tout pour plaire pour les fans de jazz-rock sombre et expérimental, aux vertus inexpliquées. Les aficionados de Soft Machine pourront aussi s’y reconnaître, non sans quelques entorses à leurs principes. Hostile mais source d’une certaine fascination, à la fois mode de vie et mode de création musicale, Henry Cow est un groupe vraiment à part, musicalement et commercialement parlant. En somme, un groupe de rock un peu obscur, mais bien dans ses chaussettes.

Note : 5/6

Libellés : , , , , ,

jeudi, mai 24, 2012

HATFIELD AND THE NORTH Hatfield and the North (1974)

Hatfield and the North -
Canterbury (Angleterre)


"Hatfield and the North" aurait pu rester une mention de directions sur un panneau autoroutier anglais. Mais ce nom fut affublé à un groupe de Canterbury inspiré, ou je dirais même à un épisode du style, ayant duré trois petites années. Deux albums furent écrits par cette formation composée de Phil Miller (guitare / précédemment dans Delivery et Matching Mole), Dave Stewart (claviers / précédemment dans Egg), Richard Sinclair (basse, chant / Caravan, Camel à la fin des seventies) et Pip Pyle (batterie / Gong). Le premier album qui nous intéresse ici est renforcé entre autre par la présence de Robert Wyatt (Soft Machine, vocaux sur le titre ‘Calyx’), Didier Malherbe (saxophones / Gong) de Geoff Leigh (sax & flute / Henry Cow)… et des "Northettes" au chant. Ouf. Bref, un nouveau laboratoire collectif de sons pour le genre.

Dans cet album, le vocabulaire musical du style est bien présent avec un authentique côté british irréductible. Autre fait notable, le disque se compose de 15 titres, dont 13 petits, oscillant entre une vingtaine de secondes et 3 ou 4 minutes. Tout le monde semble se mettre à l’écriture. On y trouve la légèreté lumineuse et enjouée de ‘Aigrette’, la mélodie en escalier de ‘Calyx’, la technique sophistiquée de ‘Rifferama’, forme de jazz endiablé et condensé, contrastant avec la mélancolie douce-amère de ‘Fol De Rol’, qui le suit. Même sentiment diaphane et contemplatif, nostalgique, avec le délicat ‘Licks for the Ladies’… autre moment bien agréable et éphémère, comme l’allègre et romantique ‘Bossa Nochance’, fragile et magnifique, les deux ‘Big Jobs’, lyriques et maîtrisés (le rappel est de toute beauté), ou encore les mélodies féminines et célestes de ‘Lobster in Cleavage Probe’.

Les deux autres morceaux sont deux pièces progressives mémorables : la longue suite de dix minutes ‘Son of 'There's No Place Like Homerton'’ et le haletant ‘Shaving is Boring’, particulièrement éprouvant, titre expérimental un peu psychédélique et héroïque suivi d’un très beau jam canterbury-esque. Deux sortes d’épines dorsales parmi des morceaux toujours courts et mesurés. D'une certaine façon, les autres morceaux auraient aussi pu parfois être assemblés au sein d’une même plage… et inversement concernant les deux titres plus longs.

Respecté, coté, prisé, ce premier album du groupe est un classique du genre, presque idéal pour qui souhaite intensément goûter aux saveurs du Canterbury. Tout semble participer à l’identité propre du genre et devient dès lors une invitation supplémentaire pour s’engouffrer dans ces contrées progressives si particulières, avec cette ambiguïté entre mesure et démesure.

P.S. : notons par ailleurs les deux titres en bonus très réussis : ‘Let’s Eat (Real Soon)’, très mélodique et british, et ‘Fitter Stoke Has A Bath’, très subtil, notamment sur sa section middle. Ils sont disponibles dans la compile After.

Note : 5/6

Libellés : , , ,

mercredi, mai 23, 2012

GONG You (Radio Gnome Invisible Pt. 3) (1974)

Gong - You
Psychédélisme / Canterbury / Space Rock (France / Angleterre)


Avec You, Gong élabore véritablement son space rock psychédélique et multi-instrumental, aux accents exotiques. D'ailleurs, le groupe devient un peu l’ancêtre d’Ozric Tentacles, que l’on a déjà eu l’occasion de voir ici. Ses atmosphères, ses chemins sinueux, ses appels, ses échos… Gong est véritablement à la base d’un truc historique, qui semble être écouté de bien des façons différentes tant les directions et priorités artistiques prises sont multiples (rythmes, atmosphères, soli d’instruments…) Le groupe met ici en place une forme de jazz progressif flottant et horizontal, cosmique et mystique.

Après quelques morceaux d’introduction assez classiques, dans l’esprit de la partie 2 de la trilogie, surgit véritablement le cœur de l’album et son essence. Les deux premiers titres valent surtout musicalement pour le contraste qui va être réalisé, et cela les rend presque indispensables : il ne peut y avoir d’évasion sans un lieu de départ. En fait, avec cette mutation, on a véritablement l’impression de s’évader peu à peu, dans d’étranges contrées acides et futuristes. ‘Magick Mother Invocation’/‘Master Builder’ est une réussite notable, notamment dans la façon selon laquelle se posent les atmosphères. Un moment pendant lequel l’espace et le temps se figent. Pourtant le ciel semble se déchirer avec le solo incisif de Steve Hillage perforant ‘A Sprinkling of Cloud’, le titre suivant, très ambiant, appuyé par cette batterie explosive de Pierre Moerlen. D’autres instruments sont dès lors de mise comme le sax de Didier Malherbe qui entre dans la partie et se joint à cette fête psychédélique particulièrement animée. On prend la pleine mesure du côté instrumental polymorphe dans cette section décadente et joyeuse.

Ensuite, petit entracte avec ‘Perfect Mistery’, dans le même registre classique, comptine légère et enjouée. Je ne sais pas bien si sa place est légitime ; coupe-t-elle maladroitement et de façon irritante l’atmosphère du disque ? Ou au contraire aère-t-elle agréablement l’album ? Les choses reprennent ensuite avec deux nouvelles plages de 10 minutes : ‘The Isle of Everywhere’, plus groovy et ‘You Never Blow Yr Trip Forever’ qui complètent le tableau. Ces morceaux sont un peu moins haletants que le cœur du disque mais ils participent vraiment bien à son identité spatiale, au projet musical ici mis en place, et restent tout à fait réussis.

Produit dans la douleur (et dans un climat qui provoqua le départ d’Allen…) You reste l’achèvement de la trilogie Radio Gnome Invisible, qui sert d’assise à la renommée du groupe et illustre sa symbolique. Une forme de longue rêverie ayant toute sa complémentarité dans la discipline d’un Magma, comme l’estime Steve Hillage. Le disque le plus profond des trois actes, et une base certaine pour des expérimentations spatiales et hallucinatoires du futur.

Note : 5/6

Libellés : , , , , , ,

mardi, mai 22, 2012

GONG Angel's Egg (Radio Gnome Invisible Pt. 2) (1973)

Gong - Angel's Egg
Psychédélisme / Canterbury / Space Rock (France / Angleterre)


Angel’s Egg semble a priori plus pro que son prédécesseur, moins fou, tentant d’aboutir à une expérience musicale accomplie autrement. L’ensemble des titres nous plongent toujours dans un univers enchanteur, quasi cinématographique, celui de l’histoire de science-fiction servant de trame à la trilogie. On se prend au jeu de ce cirque musical, aux multiples facettes, aux différentes directions musicales, aux moult priorités esthétiques, aux divers instruments dominés chacun par de fortes personnalités artistiques.

L’ensemble forme une musique psychédélique collective, et encore un peu sauvage. On se sent néanmoins parfois un peu perdu dans ces morceaux assez courts, diversifiés, éparpillés tout le long de ce périple oblique, futuriste et hallucinatoire. Pour se repérer, on peut néanmoins regrouper ‘Flute Salad’/‘Oily Way’/‘Outer Temple’/‘Inner Temple’ dans une même suite.

Au niveau du line up, chacun semble pouvoir tirer son épingle du jeu autour de Daevid Allen et Gilli Smyth. Tim Blake aux synthés et Steve Hillage, guitariste, marquent aussi ce disque de leurs griffes, tout comme Didier Malherbe aux saxophones, l’explosif Pierre Moerlen aux percus, et Mike Howlett armé de sa basse... À noter la présence de Mireille Bauer aux percussions/glockenspiel et bien sûr la direction de Giorgio Gomelsky à la production (un vrai homme de réseau ayant travaillé avec Soft Machine et Magma, entre autres).

L’album fut enregistré au Pavillon du Hay, à proximité de Sens, en France. Le groupe vivait en ce temps-là dans cet espace propice à l’inspiration, plongé dans la nature (100 hectares de forêt), côtoyant des animaux sauvages. L’enregistrement fut possible grâce au studio mobile fraîchement acquis. Les musiciens pouvaient enregistrer de leurs chambres respectives et les câbles se faufilaient un peu partout à travers la maison. En somme, une installation amusante et ingénieuse, favorable à l’imagination et à la poésie.

Parmi les meilleurs moments : l’ouverture ‘Other Side of the Sky’, le vrai titre proprement spatial du disque. On note aussi les arpèges oniriques et la mise en scène musicale de ‘Prostitute Poem’, tout comme la fanfare prog de ‘I Never Glid Before’ qui a peut-être donné des idées au Mercury Rev des deux premiers albums. La suite centrale est également de bonne facture, notamment pour son travail sur les atmosphères.

Le tout forme un délire sympathique et maîtrisé, sans pour autant être un chef d’œuvre, la faute à certains passages peut-être un peu inoffensifs. Pour beaucoup il s’agit d’un des meilleurs Gong voire du meilleur. Pourtant, je lui préfère son successeur, You, qui voit les choses nettement plus en grand, s’éloignant progressivement des petites divagations passionnées, malicieuses et fantasques de l’œuf d’ange.

Note : 4/6

Libellés : , , , , , ,

lundi, mai 21, 2012

GONG Flying Teapot (Radio Gnome Invisible Pt. 1) (1973)

Gong - Flying Teapot
Psychédélisme / Canterbury / Space Rock (France / Angleterre)


Next mission : la planète Gong ! L’occasion d’écrire un peu sur la trilogie du groupe : Radio Gnome Invisible. Créé à la fin des années 60, Gong est la mise en musique d’un savoir, d’une érudition mystique dont Daevid Allen s’est saisi. La trilogie permet la déclinaison de sa mythologie cosmique et psychédélique, entre les voies hippie et bouddhiste, mettant en scène lutins et théières volantes.

Cela est également lié à l’usage des substances psychotropes, mais a-t-on vraiment besoin de le signaler ? Daevid Allen se montrera en tout cas réticent à cet environnement pendant la création de la troisième partie du triptyque : You. L’humour est également de mise, un humour non pas sarcastique mais plutôt joyeux, barré, et communicatif. Derrière tout cet échafaudage musical se trame enfin un message politique anarchiste, à l’image de la musique et de ses structures démantelées, au sein d’une fiction d’anticipation.

A l’instar de Soft Machine (formation dans laquelle Daevid Allen jouait avant d’être interdit de territoire britannique en 1967 pour une histoire de visa…), je trouve personnellement que Gong peut se marier avec une forme de philosophie spontanée sans tomber dans un intellectualisme forcé et arrogant. En tout cas, on mesure également comment les circonstances historiques, parfois proches de l’anecdote (un souci de visa) peuvent entraîner la création et la maturation de projets musicaux modifiant de façon considérable l’histoire même de la musique rock.

Flying Teapot, le premier volet de la trilogie, reste encore une mémoire du passé du groupe, même s’il s’intègre dans un nouveau projet artistique. Daevid Allen a en tout cas toujours la maîtrise du navire. L’influence du synthé de Tim Blake est notable tout comme l’apport de Steve Hillage, guitariste créatif, et de la section rythmique composée de Francis Moze (basse) et de Laurie Allan (batterie/percussions). À l’issue des sessions d’enregistrement, le groupe fut pourtant projeté dans un trou noir, son line-up étant plus que malmené, subissant même quelques allers-retours (dont celui de Daevid Allen lui-même). Enfin, précisons la présence de Giorgio Gomelsky à la production (Soft Machine, Magma).

Après une ouverture encore timide (‘Radio Gnome Invisible’), le morceau ‘Flying Teapot’ apparaît comme une des des pièces majeures du disque. Pour ses douze minutes, poussant la musique au-delà de ses limites. Pour son aspect funky-prog (!), ses nappes cosmiques et menaçantes, ses rayons de sax colorés et acides, son ambiance spatiale, mystique et conceptuelle. Pour sa marque dans l’histoire, dans laquelle Gong semble bien en avance.

‘The Octave Doctors and the Crystal Machine’ est un passage ambient, aussi éphémère que prenant, arrivant à point nommé après le plutôt faiblard et irritant ‘The Pot Head Pixies’, amusant pour son nom et son imagerie mais musicalement en deçà de ce que le disque propose par ailleurs.

‘Zero the Hero and the Witch’s Spell’, titre héroïque de dix minutes, est l’autre moment fort. On se plonge dans son ambiance « jazz de l’espace » et l’on découvre ses passages déboussolants assez réussis, ses moments atmosphériques de toute beauté, semblant illustrer un vide intersidéral mais évocateur, plein de sens.

Le titre de clôture ‘Witch's Song/I Am Your Pussy’ marque une présence toujours fondamentale et consubstantielle à l’existence de Gong : celle de Gilli Smyth. Une forme de délire sexuellement explicite, sans atteindre le paroxysme d’un ‘The Return of the Son of Monster Magnet’ de Zappa et des Mothers of Invention en 1966. Le morceau est sympa mais pas fondamental en lui-même.

Pour ses divers ingrédients et sa démarche aventureuse, Flying Teapot est un carrefour dans l’univers psychédélique, un tournant pour le groupe et pour le genre qu’il met au point. Un passeport nécessaire pour comprendre l’évolution de la gongographie, ses atouts et ses apports artistiques.

Note : 4,5/6

Libellés : , , , , , ,

vendredi, avril 27, 2012

THE SOFT MACHINE Jet Propelled Photographs - demo (1967)

The Soft Machine - Demo
Canterbury (Angleterre)


Quelques courtes notes sur la démo de Soft Machine : Jet Propelled Photographs. Je parle ici du pressage de 2000.

Sur cette démo, on retrouve le quatuor original : Robert Wyatt, Daevid Allen, Kevin Ayers et Mike Ratledge. La production est assurée par Giorgio Gomelsky.

Au niveau de la tracklist on peut écouter, entre autres,‘That’s How Much I Need You Now’, qui sera absorbé dans ‘Moon in June’ (Third) ; une version de ‘Save Yourself’ dont l’original se trouve dans le volume 2 ; ‘I Should’ve Known’, qui deviendra ‘Why Am I So Short?’, écourté et remanié, sur le volume 1… Ses 7 minutes 30 débouchent d’ailleurs sur une forme de jam, en moins attractif que ‘So Boot If At All’ du vol. 1 (mais également avec la mélodie de ‘We Did It Again’), et de la batterie en solo.

Le disque reste intéressant pour les fans des trois premiers albums. Il permet de voir les chemins qu’ont pu prendre certains morceaux avant d’être intégrés dans d’autres titres ou sous d’autres formes. La démo pose certains sons de Gong et de Soft Machine, même si l’ensemble manque de richesse et d’ambition, et ne soutient évidemment pas la comparaison avec la suite. Le voyage psychédélique n’était pas encore de mise, mais se place en orbite.

Pas de note

Libellés : , , ,

jeudi, avril 26, 2012

SOFT MACHINE Fifth (1972)

The Soft Machine - Fifth
Jazz / Canterbury / Expérimental (Angleterre)


Il existe des disques froids. Ce genre de disques qui semblent avoir perdu de leur âme, tapis dans l’ombre, succédant aux œuvres majeures de leurs auteurs respectifs. Fifth est de cette trempe. Mais ne vous y trompez pas, Fifth regorge de véritables qualités, que ce soit dans le concept, l’écriture ou l’interprétation. La froideur, par le retournement des stigmates, devient une force, et non plus une faiblesse apparente.

C’est aussi avec Fifth, entre autres, que j’ai commencé à vraiment découvrir Soft Machine, intensément. Les bons souvenirs qu’il me laisse et le plaisir que j’ai à l’écouter font de ce disque une œuvre fétiche et symbolique. Du coup, je me permets de délaisser un tantinet l’objectivité dans la notation, en ajoutant un demi-point supplémentaire. Je pense néanmoins que le volume 2 et Third restent les travaux les plus impressionnants et les plus propices à une découverte du groupe.

Le line up est en tout cas une nouvelle fois malmené. Le précédent opus avait déjà scellé le départ de Robert Wyatt, parti fonder Matching Mole (prononcer « machine molle »…) Il fut remplacé aux fûts par Phil Howard (première face du disque) puis par John Marshall (seconde face du disque). Elton Dean se montre quant à lui bien plus esseulé, n’ayant pas une section de cuivres pour enrichir la liberté de son jeu au saxophone alto. Fifth sera d’ailleurs le dernier disque avant son départ… Enfin, le groupe peut compter une fois encore sur Roy Babbington à la contrebasse (sur ‘As If’ et ‘Bone’).

Fifth aborde ainsi une nouvelle identité. À la suite de Fourth qui avait assuré la colonisation jazz sur le prog psyché d’antan, Fifth dévoile des expérimentations malignes, insérées dans un jazz sobre et sérieux, où toute la chaleur cuivrée de Fourth semble avoir été évacuée. Les notes de clavier égrenées donne au disque une atmosphère très particulière, retro et arty, à mi-chemin entre l’envoûtement et le cocooning.

Parmi les meilleurs moments… un peu tous en fait : l’entrée en matière d’‘All White’, obscure, énigmatique… les claviers de ‘Drop’, les grincements d’‘As If’, les expériences de ‘M.C.’, le solo de batterie de John Marshall de ‘LBO’… et puis évidemment l’emblématique et magnifique ‘Pigling Bland’, mélodique et crépusculaire… Enfin, le disque se termine avec le discret et sibyllin ‘Bone’ (rappelant l’ouverture de l’album), et ses sifflements lointains me rappelant les chants d’oiseaux de lendemains matins. Assurément, Fifth est un réel travail autour des textures mais aussi sur les atmosphères.

Outre sa portée symbolique toute personnelle, vous l'aurez compris, ce cinquième volet de l'aventure Soft Machine n'est pas avare en qualité, malgré la relative discrétion dont il fait l'objet. Carré et propre sur lui, Fifth est un disque austère, intransigeant et inflexible, mais qui reste suffisamment expérimental et intelligent pour retenir moult secrets, d’une noire beauté.

Note : 5,5/6

Libellés : , , ,

mardi, avril 24, 2012

SOFT MACHINE Fourth (1971)

The Soft Machine - Fourth
Jazz / Canterbury / Expérimental (Angleterre)


Les premiers disques de Soft Machine auront été l’objet d’un crossover jazz & prog-psyché, mais surtout la base d’un déplacement progressif de leur musique vers un jazz plus pur. Avec Fourth, complètement instrumental, on semble bel et bien arrivé sur l’autre rive. La mutation est inéluctable, achevée, irréversible. Le temps d'un psychédélique suranné semble loin, mais pas celui des chemins expérimentaux, aventureux et jusqu'au-boutistes du groupe.

Premier fait notable : Fourth est l’album du départ de Robert Wyatt. Et pour son dernier disque avec la machine molle, il pulse l’ensemble comme jamais, se montrant comme un véritable batteur de jazz explosif à la forte personnalité artistique, mise à profit dans cette musique complexe, oblique et volubile. Mark Charig (cornet) et Alan Skidmore (saxophone tenor) ajoutent leurs instruments éclatants à ceux de Nick Evans (trombone) et d’Elton Dean (saxophone alto et saxello). Notons aussi l’appui de Roy Babington, à la contrebasse.

‘Teeth’, morceau de Mike Ratledge dans lequel Elton Dean excelle, est la mise en œuvre d’un jazz étincelant et vivant, feutré et flamboyant. ‘Kings & Queen’ (Hugh Hopper) demeure quant à lui davantage accessible pour ses lignes mélodiques, et laisse ensuite place à ‘Fletcher’s Blemish’ (Elton Dean), forme de jazz en liberté, titre le plus expérimental/free de l’opus, donnant plus de caractère à l’album. Le disque se poursuit avec une longue suite en quatre mouvements : ‘Virtually’, composée par Hugh Hopper, et parfois assez expérimentale (travail des parties 3 & 4 par ex). Propre et méticuleuse, il s’agit d’une assez bonne synthèse entre l’esprit jazz improvisé et la conceptualisation prog.

Globalement, je dirais que Fourth semble garder un peu moins de mystères que Third voire Fifth. Cela en fait à mon sens le moins vibrant et le moins palpitant des cinq premiers albums du groupe, sans dévaluer ses qualités et la maîtrise de son interprétation. Il n’en demeure pas moins une pièce importante dans l’évolution discographique de Soft Machine.

Note : 4/6

Libellés : , , ,

lundi, avril 23, 2012

SOFT MACHINE Third (1970)

The Soft Machine - Third
Canterbury / Jazz Prog / Expérimental (Angleterre)


Soft Machine avait commencé à nous habituer à des morceaux plutôt courts, voire très brefs, sous forme de subdivisions éparpillées dans des albums de longueur raisonnable. Avec Third, le groupe nous laisse avec un disque gargantuesque de quatre morceaux d’une vingtaine de minutes chacun. Le résultat est particulièrement imposant. Avec Third, Soft Machine tient son classique et l’une des œuvres les plus importantes de l’époque et du genre.

Plusieurs sections alambiquées sont reliées par la magie du collage, ce qui donne un aspect patchwork plutôt intrigant. Les débats sur la production sont à mon sens ici superflu, les edits réalisés donnant finalement un charme intemporel et un halo supplémentaires à l’opus. Le groupe décide de se rapprocher encore un peu plus du jazz en restant expérimental (notamment à travers l’influence du minimalisme électronique de Terry Riley). Les musiciens engagés confirment cette option jazzy ; le trio explosif s’entoure d’Elton Dean (saxophone alto et saxello), Nick Evans (trombone), Jimmy Hastings (flûte et clarinette basse), et également de Lyn Dobson (flûte et saxophone soprano). Ajoutons aussi pour compléter l’équipe la présence de Rab Spall, au violon.

.Acte I, ‘Facelift’, livre de Hugh Hopper. Enregistré live, par bribes, et retravaillé en studio. Il se découpe en plusieurs sections offrant parfois des climats assez différents. Le King Crimson de ‘21st Century Schizoid Man’ n’est pas toujours très loin, notamment pour l’agitation musicale des instruments qui semblent caqueter dans une cacophonie fiévreuse. L’orgue de Mike Ratledge est volcanique et se livre à des soli pleins d’étincelles, se mariant bien avec les déchaînements de sax d’Elton Dean. ‘Facelift’, déjà très expérimental, demeure un premier moment majeur.

.Acte II, ‘Slightly All the Time’, livre d’Elton Dean, écrit par Mike Ratledge. Ici nous nous trouvons devant un jazz lyrique et mélodique, aux abords plus chaleureux. Le morceau semble se dérouler comme un flux de conscience brûlant et radieux, me rappelant d’ailleurs divers souvenirs. Les mélodies sont sublimes, rêveuses... Du très grand art. Pour plus de précisions sur les subdivisions de cette composition, je renvoie vers ce paragraphe de wikipedia.

.Acte III, ‘Moon in June’, livre de Robert Wyatt. Le morceau le plus emblématique du disque, mais un des moins jazzy. Ici on est carrément dans le monde du musicien, dans sa psyché, face à son testament artistique au sein de la machine molle (et le dernier morceau avec textes du groupe si je ne m’abuse). La structure, les alliages de sons et d’ambiances différentes (venant de chansons de Wyatt plus anciennes), tout comme l’univers qui en émerge sont les atouts principaux de la composition (j’apprécie également beaucoup la mélodie enivrante à 7:08). La fin du titre devient même davantage métaphysique, la voix rappelant celle d’un singe voguant vers les cieux. Monkey gone to heaven… Le chant pour des adieux prochains, venant d’un musicien hors pair au sein d’un titre (quasiment) interprété par lui seul.

.Acte IV, ‘Out-Bloody-Rageous’, livre de Mike Ratledge. Plus proche de la musique sérielle, très expérimental, axé sur le travail des bandes et des boucles… Une forme d’alternance s’installe entre nappes liquides et ambiantes, et sections jazz soyeuses et intenses... À noter aussi une intrusion de piano très judicieuse, à laquelle se joignent des envolées de sax, baignant dans atmosphères hypnotiques. Magique et magistral. Un des morceaux les plus troublants et méditatifs du groupe, un des plus lumineux aussi, et un de mes favoris.

On avait déjà entrevu les secrets du style Canterbury, dérivé d’une école, à la fois polymorphe, décentré géographiquement (tous ses artistes ne viennent pas de Canterbury), mais gardant un dénominateur commun pour tous ces musiciens : cette magie de l’improvisation et de ces harmonies lumineuses, libres et parfois cuivrées qu’on ne retrouve nulle part ailleurs, le tout mêlé à une forme d’esprit pop. Ici, au-delà de toutes les classifications, nous tenons là un disque majeur, une référence absolue dans les expérimentations modernes, émotives et riches, avec toujours en ligne de mire une certaine exemplarité et une grande liberté dans la composition et l’interprétation. Une pure merveille.

Note : 6/6

Libellés : , , , ,

mercredi, avril 18, 2012

THE SOFT MACHINE Vol. 2 (1969)

The Soft Machine - Vol. 2
Canterbury / Jazz Prog (Angleterre)


Le tournant des années 60/70 est un phénomène excitant et Soft Machine y participe à sa façon. Avec les deux premiers volumes, sortis à un an d’intervalle, on obtient deux authentiques recueils d’expérimentations éruptives et obliques, hallucinatoires et de toute beauté. Ici, Ayers ne fait cependant plus partie de l’aventure, remplacé par Hugh Hopper (Brian Hopper est également présent, aux saxophones). Robert Wyatt reste quant à lui l’âme de la machine.

Avec ce deuxième volume, on s’éloigne un peu des contrées purement psychédéliques pour vraiment aborder les horizons Canterbury, avec une dynamique jazz/prog-rock largement renforcée. Plus court et moins compliqué que son prédécesseur, le volume 2, forme de poème ou rêverie dadaïste, présente tout de même une structure générale assez déroutante : 17 titres plutôt courts pouvant être regroupés en deux grands moments (‘Rivmic Melodies’ & ‘Esther’s Nose Job’). Enfin, puisque l'on a déjà parlé d'Hendrix pour le vol. 1, certains passages font ici irrémédiablement penser à l’artiste (notamment le tonique ‘Pataphysical Introduction’, et ‘Have You Ever Been Green?’ pour son titre et son texte).

Parmi les morceaux les plus marquants, je ne saurais oublier le tour de magie ‘Hibou, Anemone and Bear’, et ses sons de saxophone malicieux et délicieux. Autres passages jazzy, l’illuminé ‘Dada Was Here’ et le fuzzy ‘As Long as He Lies Perfectly Sill’ demeurent bien réussis. Ajoutons à tout cela la douceur nocturne de ‘Thank You Pierrot Lunaire’, l’agité et tumultueux ‘Out of Tunes’, le chaos de ‘Fire Engine Passing With Bells Clanging’ et la comptine ‘Dedicated to You, But You Weren’t Listening’, que Genesis n’aurait vraiment pas reniée, magnifique. Enfin, gros morceau terrifiant et efficace pour clôturer l’ensemble : ‘10:30 Returns to the Bedroom’, déjà « annoncé » par ‘Pig’ dont les saxophones résonnent encore dans les cieux.

Ainsi, Soft Machine se montre une fois de plus comme un groupe ô combien complet et polyvalent. Pour sa beauté intense et magique, et pour avoir amorcer le style Canterbury (ce jazz-prog cuivré et avant-gardiste, improvisé et organique, que l’on aura encore l’occasion de rencontrer), le volume 2, particulièrement impressionnant, demeure un disque essentiel pour tous les amoureux du jazz et du prog, et des sons de l’époque.

Note : 6/6

Libellés : , , , ,

mardi, avril 17, 2012

THE SOFT MACHINE Vol. 1 (1968)

The Soft Machine - Vol. 1
Psychédélisme / Jazz Prog (Angleterre)


Mon rapport avec Soft Machine a dû se faire en deux temps. Assez jeune (16 ans ?), mon regard a croisé les disques du groupe dans une discothèque (l’endroit où on emprunte des albums, pas là où on danse hein…). Il devait s’agir du volume 6, enfin je ne sais plus trop. Je l’avais emprunté je crois, mais je n’ai pas réussi à en maîtriser vraiment le contenu. J’étais en tout cas bien intrigué par la présence de ce machin. L’essentiel pour commencer, paradoxalement.

C’est plutôt durant mes premières années de fac en sciences humaines que j’ai décidé d’approfondir ma connaissance du groupe. Et donc de réellement débuter, mais d’arrache-pied. Les volumes 1, 2 & 5 étaient les passeports dédiés à cette découverte. Et ils furent abordés, eux aussi, dans une discothèque locale. Que de souvenirs… C’était vraiment la symbiose culturelle : des bouquins de philo scientifique et des disques de Soft Machine, entre autres. Voilà pour le quart d’heure disco-autobiographique.

Le premier Soft Machine fut enregistré à NY, entre deux tournées avec The Jimi Hendrix Expérience. Les acteurs en présence étaient Robert Wyatt, multi-instrumentiste mais avant tout chanteur-batteur, fringant et explosif ; Kevin Ayers, guitariste créatif, construisant également les fondations de la machine avec tout le poids de sa basse ; Mike Ratledge, l’érudit, le philosophe, le poète, muni de son orgue ronflant, volubile et endiablé. Alors ça pulse, ça éructe, ça va dans tous les sens, ça euphorise, ça électrise. Un vrai fatras. La machine est en marche.

On peut ajouter quelques remarques sur le line-up pour mieux cerner la galaxie Canterbury à venir. À l’origine, The Soft Machine fut formé en 1966 avec David Aellen, qui créa Gong ultérieurement. C’est un peu un signe du destin, car un problème de visa l’empêcha de retourner en Angleterre avec Soft Machine après un séjour en France ; et c’est à partir de ce moment-là que son projet personnel commença à émerger. De plus, on note les participations de Brian Hopper (guitariste/saxophoniste, écriture de ‘Hope for Happiness’, arrangé par le trio) et surtout de son petit frère Hugh Hopper (roadie, basse) qui écrivit la musique de ‘Why Am I So Short?’, de ‘A Certain Kind’, et joua de la basse sur ‘Box 25/4 Lid’. Par ailleurs, ajoutons que les connexions avec Hendrix sont évidentes puisque Chas Chandler se trouve à la production (en compagnie de Tom Wilson connu entre autre pour son travail avec le Velvet Underground). Cela peut nous permettre de mieux cerner le style du disque.

Alors qu’est-ce qu’il nous dit le premier volume de Soft Machine ? Eh bien pas mal de choses, peut-être en désordre encore, on ne sait pas bien. C’est une grammaire, une nouvelle syntaxe, une étrange sémantique. Ce sont des idées, des illuminations, des directions, des esquisses. L’esthétique progressive reste à faire en 1968, et Soft Machine se repose sur un background conceptuel psychédélique en y ajoutant une dynamique jazz. Soft Machine tente dès lors de fusionner à sa manière le rock et le jazz. Cela est voué à devenir du Canterbury, un genre aussi à construire, pour qu’il ne reste pas uniquement le nom d’une banlieue londonienne. Avec le volume 1, on reste cependant plus proche du psychédélisme floydien que du Canterbury proprement dit.

Le volume 1 est globalement assez court et accessible, même si morcelé en plusieurs petits titres, parfois autour d’une minute. La tâche majeure est de déceler le sens, les relations entre les morceaux, et de déconstruire le tout. Le disque est pourtant marqué par une forme de continuité en filigrane, soutenue par des rappels, des dialogues entre compos... Cette continuité peut se poursuivre en concert, avec un autre déploiement, celui de l’improvisation, plusieurs titres de ce premier volume demeurant un creuset pour ce type d’exercices.

L’album s’ouvre avec une trilogie pouvant être groupée en un seul morceau : ‘Hope for Happiness’ / ‘Joy Of A Toy’ / ‘Hope for Happiness’ (reprise), autour de 9 minutes au total. Très original et personnel, il incorpore tout un tas d’ingrédients typiques : la voix reconnaissable de Wyatt, et sa batterie dynamite qui percute, l’orgue bouillonnant de Ratledge, les échos de guitares d’Ayers soutenues par la basse… Un premier pas dans l’univers de Soft Machine parfaitement accompli !

La deuxième section du disque propose le morceau le plus long, le spontané et pétulant ‘So Boot If At All’, réussite éminente, accompagnée de son introduction ‘Why Am I So Short?’. On reste encore loin de ce qu’ils feront sur le volume 3 bien sûr, mais ‘So Boot If At All’ est attractif à plus d’un titre, pour son rythme groovy, son orgue bourdonnant, ses sections instrumentales euphorisantes, ses larsens, son soli de batterie qui gicle de partout, ses ambiances uniques… un classique ! Il débouche sur un des morceaux les plus mélodiques de l’album, ‘A Certain Kind’, dotée au départ d’une timidité un peu mélancolique.

La troisième section (si l’on veut), davantage modulable, pourrait contenir ‘Save Yourself’ et ‘Lullabye Letter’, entrecoupés par les lignes d’orgue manzarekien et magicien de ‘Priscilla’. À leur suite entre en scène le têtu et bref ‘We Dit It Again’, forme de ‘You really got me’ kinksien, que les instruments semblaient déjà chanter sur ‘So Boot If At All’ (à 2:13), et qui peut durer jusqu’à une quarantaine de minutes en live. L’album se termine sur un hymne final, ‘Why Are We Sleeping?’, plus mélodique que le reste du disque, complétée en amont d’une intro : ‘Plus belle qu’une poubelle’. Il débouche sur le court ‘Box 25/4 Lid’, me donnant envie d’écouter ‘Sweet Leaf’ de Black Sabbath (!), et achevant ce disque vif et tumultueux.

Et l’histoire parla. À l’aube du mouvement progressif, comportant déjà certaines de ses ambitions, le premier volume de Soft Machine développe le psychédélisme sous d’autres horizons hippies, pataphysiques et faussement intellos. Le tout avec cette sensibilité que l’héritage jazz a offert. Du grand art, du pop art, bref du prog art et le début fracassant d’un groupe déchirant la fin des 60’s pour y laisser transparaître sa raison et ses lumières.

Note : 5,5/6

Libellés : , , ,

mardi, juillet 10, 2007

Robert WYATT The End of an Ear (1971)

Robert Wyatt - The End of an Ear
Art-Rock / Canterbury (Angleterre)


Robert Wyatt… Sa musique est parfois associée dans mon esprit aux souvenirs fanés d’étés ensoleillés. Mais Robert Wyatt, artificier de la machine molle, c’est aussi une présence artistique notable, à l'origine d'une musique ambitieuse, et qui a marquée l’histoire. L’artiste abandonne Soft Machine pour enregistrer ce premier album, The End of an Ear, début fracassant de sa carrière solo. Mais il ne coupe pas les ponts avec son ancienne formation, s'entourant d’Elton Dean et de Mark Charig. À noter également la présence de Dave Sinclair (ex-Caravan), toujours dans la galaxie Canterbury.

Riche en hallucinations auditives, le disque va loin. Pour le moment, la musique de Wyatt semble parler davantage à notre intellect qu’à notre cœur, qu’à notre être. Au niveau de la structure de l’opus, on retrouve trois grands morceaux ambitieux, dont la reprise en deux parties de Gil Evans, ‘Las Vegas Tango’, et six titres plus courts. Les compositions sont au service d'un nouveau langage créé, exprimé par des délires vocaux, dans les pas d'un ‘Moon in June’, grand classique du 3ème volume de Soft Machine.

The End of an Ear est en effet un véritable moment psychédélique, mais durant lequel on retrouverait la grande culture de Wyatt. L'œuvre va un peu dans tous les sens, d’où un grand sentiment de liberté éprouvé chez l’auditeur. Les intuitions free-jazz sont bien présentes, tout comme certaines expériences sonores déviantes (‘To the Old World’). Mais notons aussi ‘To Carla, Marsha & Caroline’, plus mélodique, et un peu annonciateur de la mélancolie de Rock Bottom, le joyau discographique de Robert Wyatt.

The End of an Ear est ainsi un monde où mélodie, harmonies et rythmes sont dilués dans une frénésie expérimentale. Dès lors, avec le disque suivant, les expériences auditives seront au service du trouble de la psyché, et l’auditeur ne sera plus lié à la musique de Wyatt par un lien de respect, mais par celui du sentiment. Celui qui nous fera plonger… au fond du trou.

Note : 4,5/6

Libellés : , , ,

mercredi, août 02, 2006

Robert WYATT Rock Bottom (1974)

Robert Wyatt - Rock Bottom
Art-Rock / Canterbury (Angleterre)


Au fond du trou, le moral à zéro. Les termes "rock bottom" ne signifient pas seulement les fonds rocheux que l’on découvre dans les profondeurs des mers, et que les deux pochettes du disque représentent plus ou moins ; "rock bottom", c’est aussi la déprime la plus totale, quand on se retrouve face à la catastrophe de sa vie. Vous l’aurez compris, le disque de Wyatt fait ressortir une certaine idée de la profondeur et le musicien va s’efforcer de dévoiler son jardin intérieur.

La catastrophe est bien survenue dans la vie de Robert Wyatt : le musicien fit une chute de quatre étages en 1973. Cet accident le mit devant l’irréparable, l’irréversible : paralysé des deux jambes, lui, le batteur acrobate… lui, le musicien venu d’un autre monde. Dès lors, la réalité de la vie lui montrait son visage le plus cruel. Insistons bien sur un point : Wyatt avait déjà commencé à travailler sur Rock Bottom avant sa chute, histoire de clarifier le contexte.

Ceci dit, Rock Bottom, c’est avant tout une synthèse d’émotions : l’espoir, la mélancolie, la sérénité… Il s’agit bien d’un mystère intérieur, et non d’un disque de croque-mort. Aussi, c’est à se demander si, justement, Wyatt n’invente pas de nouvelles tonalités de sentiments, des couleurs inédites pour la palette des émotions... Mais Rock Bottom représente également une merveilleuse synthèse de styles où les musiciens brillent sur tous les tableaux. Notons ainsi la présence des illustres Mike Oldfield, Richard Sinclair, Hugh Hopper… Robert Wyatt sait mélanger le jazz, la pop, l’expérimental pour aboutir à un opus extrêmement cohérent, parfaitement bien construit.

Wyatt nous offre ainsi les jolies mélodies de ‘The Last Straw’ et de ‘Sea Song’. Cette dernière finit d'ailleurs par nous emmener progressivement vers les Cieux, accompagnés par la voix si particulière de Wyatt, chanteur équilibriste. Autre grand moment de musique, ‘Little Red Riding Hood Hit the Road’ irradie le disque de sa beauté lumineuse, même si ‘Little Red Robin Hood Hit the Road’, sorte de long rappel en fin d’album, traîne un peu et reste en deçà des autres morceaux.

Mais le plus fondamental dans Rock Bottom se trouve dans la suite ‘Alifib’/‘Alife’. Et là que dire… Dès le départ, la respiration, l’expiration de Wyatt soutient l’intégralité d'‘Alifib’, devient sa pulsation. Si l’on écoute plus attentivement son halètement, on découvre que Wyatt murmure en fait : "Alifib"… Puis la mélodie se superpose, comme si les divers instruments avait préparé le terrain. Et soudain, ‘Alife’ fait son entrée au cours d’une transition de rêve. On a l’impression que la chanson se transforme, et qu’en même temps elle recommence, se montrant sous un autre jour. Terrifiant.

Et cela est même plus qu’une impression : le morceau semble se dérégler, les percussions s’agitent, et l’atmosphère de tension est bien mise en valeur par le jeu impressionnant de Gary Windo. Puis cette voix, cette mélodie… est-ce une prophétie, une complainte, un songe raconté de manière mystérieuse ?... personne ne le sait mais l’auditeur reste à la fois persuadé et convaincu de traverser émotionnellement un des grands moments de l’aventure rock. Avec ce classique du progressif et même de la musique du Xxème siècle, Wyatt nous a en effet fait partager une des plus belles pages de son histoire, un testament qui reste à de nombreux niveaux insurpassable.

Note : 6/6

Libellés : , , , ,

mercredi, juillet 26, 2006

CARAVAN In the Land of Grey and Pink (1971)

Caravan - In the Land of Grey and Pink
Canterbury (Angleterre)


Bienvenu dans le monde magique de Caravan… In the Land of Grey and Pink fait figure de classique absolu pour beaucoup, et de passeport pour entrer dans l’univers du groupe. À vrai dire, je garde une certaine nostalgie de ma découverte d'In the Land of Grey and Pink. Déjà, la pochette… ce paysage revêtu de sa robe grise et rosâtre... je ne savais décidément pas à quoi m’attendre musicalement mais je me sentais véritablement attiré par l’esthétique de l’artwork. Quand je vis cette pochette sur le net, je savais désormais quelle devait être ma voie : trouver la route menant au « pays du gris et du rose »...

Ainsi, posséder le disque représentait déjà une grande satisfaction. Mais quand je me mis à l’écouter je fus animé d’un saisissant bonheur : l’album n’était pas uniquement symbolique… il était également excellent. Et la première écoute devenait un moment important dans ma vie de mélomane. Le charme pastoral et atypique de la musique en sucre d’orge de Caravan m’avait vraiment atteint je pense. Et le monde douillet, moelleux et cotonneux d'In the Land of Grey and Pink me tendait les bras. Je ne me trouvais pas dépaysé pour autant : le disque incarnait parfaitement le son jazzy et prog de la scène Canterbury et certaines sonorités me rappelaient irrémédiablement mes albums fétiches de Soft Machine. En outre, le folk de Caravan lorgnait presque du côté de Traffic, et la magie panoramique de King Crimson opérait… Je ne voyageais donc pas en terre hostile et inconnue.

La musique de Caravan, douce et fraîche, fondante et soyeuse, nous réserve aussi quelques moments magiques, des petits trésors que l’on garde pour soi. Certes, deux titres demeurent assez faibles : ‘Golf Girl’ et surtout l’irritant ‘Love to Love You (And Tonight Pigs Will Fly)’. Mais que dire de ‘Winter Wine’, tellement tendre et nostalgique… et de la chanson titre, amusante, forte de son petit solo magique au clavier… Mais le plus beau reste sans conteste les 23 minutes de ‘Nine Feet Underground’, morceau d’excellence, une sorte de caramel mou géant, avec des rythmiques guimauves (à la Cream sur ‘100% Proof’). Il présente des mélodies de toutes les couleurs et de toutes les humeurs, des soli de guitare et d’orgue saturé absolument parfaits, le tout restant très homogène. Et la musique de Caravan, veloutée et savoureuse, finit par nous empoigner avec la mélodie de la section ‘Disassociation’… On a vraiment l’impression que le chanteur est à la fois un peu perdu, nostalgique et résigné, dans l’attente, tout en étant conscient de la beauté musicale qui l’entoure.

In the Land of Grey and Pink montre des musiciens en grande forme et des compositions très agréables, sans tomber dans une mollesse indigente. Bref, malgré quelques titres faibles, on peut difficilement faire la fine bouche devant cette œuvre classique du groupe. En fait, même si In the Land of Grey and Pink a ses défauts et ses détracteurs, il me semble presque indispensable de faire escale dans le monde-cocon de Caravan, grâce à ce disque.

Note : 5/6

Libellés : , , ,

samedi, juillet 16, 2005

PICCHIO DAL POZZO Picchio dal Pozzo (1976)

Picchio dal Pozzo - Picchio dal Pozzo
Progressif Italien / Canterbury

Comme quoi, la scène de Canterbury n’est pas figée dans le temps et dans l’espace ; nous sommes ici en Italie, en 1976. Dans cet album les musiciens se promènent sur les routes déjà tracées par Soft Machine et Hatfield and the North, celles qui nous mènent vers un univers énigmatique où se côtoient jazz téméraire et ambiances soyeuses.

Le disque est en effet un véritable générateur d’atmosphères nous transcendant par l'éclat de leur lumière (‘Merta’, magnifique introduction). On se sent capable de traverser, de transpercer le temps, et de ressentir une forme de nostalgie rayonnante grâce à cette musique dans laquelle l’avenir semble parfois décapité (‘Napier’), et qui pourrait habiller ces moments si particuliers de solitude absolue (‘Off’).

Ces huit morceaux sont les clefs nous ouvrant la voie d'une oeuvre romantique, élégante et perturbante, à mi-chemin entre la chaleur du jazz (‘Cocomelastico’) et la froideur blanche d’expérimentations légèrement avant-gardistes et carrément psychédéliques (‘Seppia’). Les claviers et les cuivres, éblouissants, obtiennent une place de choix et nous guident dans nos réflexions autour de ces morceaux étincelants (‘La Bolla’).

Mais nos prophètes de Picchio dal Pozzo qui se font les témoins exemplaires du style Canterbury ont dédié leur œuvre à Roberto Viatti. Qui est donc ce personnage ? S’agit-il d’un maître à penser ? D’un guide ? D’un gourou ? Roberto Viatto n’est rien d’autre que Robert Wyatt, cette figure si importante pour le progressif et la musique en général. Cet album devient alors un témoignage, un testament, une réécriture du Canterbury dans sa propre langue, mais avec une chaleur, un recul, qui ne semblent correspondre à rien d’autre qu’à une profonde maturité.

Note : 6/6

Libellés : , , , , ,